Danser dans les chaînes

 

Danser dans les chaînes, c’est regarder les difficultés en face, puis étendre dessus l’illusion de la facilité, a écrit Nietzsche. Ainsi définit-il la créativité. C’est en surmontant les difficultés dans la réalisation d’une œuvre que l’on fait preuve de créativité.

Pour un sportif, l’adversité est un facteur de progrès. L’adversaire l’aide à se dépasser. Pour le paresseux, l’adversité est une muraille infranchissable. Il renonce aussitôt, découragé d’avance. Pour le guerrier cherche-lumière, l’adversité est un piment. C’est elle qui me fait tenir debout.

 

Bouger toujours

Sans les contraintes, que serais-je ? Un paresseux. À première vue, la paresse est la règle pour les dieux, les plantes, les animaux… Tout ce qui vit aspire à se la couler douce. À première vue seulement. Poussées par l’instinct de survie, la plupart des espèces animales bossent dur et s’accordent peu de répit. Les insectes notamment : fourmis, abeilles, mites, termites…  Question d’énergie vitale. Elle est surabondante pour ceux qui s’en servent : le besoin crée l’abondance. Ceux qui manquent d’énergie vitale doivent amorcer la pompe. Se mettre en mouvement est le plus sûr moyen de trouver l’énergie pour continuer à bouger.

Mes lecteurs assidus se souviennent de mon couplet sur l’intensité. Faire la fête, s’amuser, prendre son pied, rigoler, braver le danger, se dépasser, vaincre la peur, dominer le vertige, rechercher la vitesse, ou à défaut, s’abîmer dans les crises d’angoisse… Nous sommes tous en quête permanente de l’intensité maximale. Or je viens de vous dire que la paresse est la norme. Faudrait savoir ! Comment concilier la paresse endémique qui semble être la règle et l’insatiable recherche d’intensité qui nous caractérise ?

Je pourrais m’en tirer par une pirouette : on peut rechercher la paresse maximale, comme Alexandre le bienheureux. On satisfait ainsi ses deux penchants en trouvant l’intensité vitale dans cette paresse absolue. Cas limite qui ne mérite pas plus d’intérêt…

« Il ne manque à l’oisiveté du sage qu’un meilleur nom et que méditer, parler, lire et être tranquille s’appelât travailler. » (La Bruyère)

 

La volonté de puissance

Quand on évoque Nietzsche, danser dans les chaînes n’est pas la première chose qui vient à l’esprit. « Nietzsche est le philosophe de la volonté de puissance, conçue comme création et plénitude vitale, comme affirmation éperdue de la vie. Ce qui est essentiel, c’est notre monde en tant qu’il est joie et volonté de puissance. » (source)

Ce dont parle Nietzsche, ce n’est pas le pouvoir brutal qu’on fait subir pour exploiter, dépouiller, asservir. C’est le pouvoir sur soi-même, la volonté et l’intention selon Castaneda — exactement ce qui est décrit dans la citation précédente.

À première vue, la volonté de puissance s’oppose à la paresse. Ces deux tendances semblent inconciliables. Irréconciliables. Et ça fait chier le philosophe qui sait pertinemment qu’on est soumis aux deux. La paresse est un nid, l’intention de s’élever est permanente. Alors on s’élève dans son nid.

 

 

Mais ça ne marche pas comme ça. Blague à part, il y a moyen de moyenner sans exalter les bienfaits de la paresse. En évitant de trop aimer glander pour vouloir autre chose. Se bagarrer sans cesse et sans faiblesse contre la paresse, contrer la gravité, refuser l’attirance vers le bas, pour toujours cultiver le dur désir de durer (aphorisme allitératif)là faut chercher dans un dico.

Faut-il en déduire que la paresse s’efface chez certains êtres exceptionnels, possédés par la volonté de puissance? Cet amour absolu de la vie, avec ses risques, ses aventures et ses plaisirs sublimes, serait l’apanage de quelques-uns. Le grand nombre ne recherchant, au fond, que la paresse et le repos. La différence entre ces deux catégories d’êtres provient évidemment de la quantité d’énergie vitale disponible.

Comme je l’ai dit, l’énergie vitale se recharge quand on la dépense. Entraîné dès l’enfance à se dépenser sans compter, on devient un adulte actif, ou pro-actif selon la formule à la mode. Recherchant toujours à mettre en mouvement les choses, les habitudes et les gens.

 

La danse de pouvoir

Nietzsche savait qu’il faut danser dans les chaînes. Mais il limitait cette contrainte au domaine de la création artistique. On pourrait ajouter le guerrier à l’artiste. Et pourquoi ne pas étendre cette danse libératrice à toute la sphère de l’activité humaine ? Je peux constater sur moi-même à quel point elle s’y applique et se vérifie dans tous les cas. Les artistes, les guerriers et tous les autres, afin que par leur danse ils deviennent à leur tour artistes et guerriers. 

Nous sommes tous uniques, mais fondamentalement tous semblables. Quelque soit le degré de génie ou de stupidité, les mêmes causes produiront les mêmes effets. C’est exact en physique, mais s’il s’agit de psychologie, ça devient une approximation contestable. On s’en contentera.

Danser dans les chaînes, c’est s’affranchir des conventions. Les conventions nous contraignent, mais elles sont indispensables. Si chacun met un sens différent sur les mots qu’il emploie, impossible de communiquer. Les conventions sont la base indispensable d’une vie en collectivité. Dans quel mesure le solitaire peut-il s’affranchir des conventions ? Les oublier même ? Demande à Robinson Crusoé.

 

Stop !

Stop ! Tout le monde est solitaire. On naît seul, on meurt seul. Entre les deux, la vie nous donne l’illusion des autres. On n’est plus seul ! Si on recherche la solitude, on a besoin de quitter le troupeau. Ce qui est une gageure. L’homme est grégaire, fait pour la vie en troupeau. Disons en groupe, c’est moins vexant.

Le troupeau fait partie des chaînes. Pourquoi s’en affranchir ? Il ne nous empêche pas de danser, au contraire : les jeunes dansent en troupeau. La jeunesse adore concilier l’inconciliable. La vieillesse baisse les bras.

 

 

Les quatre ennemis

Le guerrier au sens castanédien passe sa vie à danser dans les chaînes. Au sommet de son art, il parvient à faire de ses chaînes l’instrument de sa libération. Au cours de sa vie, le guerrier rencontre successivement quatre ennemis : la peur, la clarté, les pouvoirs et la vieillesse.

La peur se surmonte quand grandit le courage. La clarté, d’abord aveuglante, devient vivable par la modération. Les pouvoirs sont équilibrés par l’humilité. Plus ils grandissent, plus l’humilité se renforce. Méditation, prière, volonté, mille ruses nous aident à reléguer l’ego.

N’aie pas peur du monde, ami. C’est plutôt le monde qui devrait avoir peur de toi. (Lao Surlam)

 

Seul le dernier ennemi reste invincible et finit par gagner. La vieillesse terrasse même les meilleurs. Nul n’y échappe, la mort est au bout du couloir. La mort inéluctable est la plus magnifique des contraintes qui aident le guerrier dans son progrès vers le sommet de son être éternel. En face de la mort, il est si peu de choses ! Et pourtant même les dieux meurent. Mortels sont les immortels, nous enseigne l’Académie française.

Le guerrier prend sa mort pour conseil. Ainsi toute sa vie, il l’apprivoise. Il la connaît. Le guerrier qui maîtrise la peur n’a pas peur de vieillir. Ça l’aide à rester jeune. Le paresseux s’en tire par l’humour. Il est tellement flemmard qu’il ne fait même pas son âge.

Les ennemis du guerrier sont des chaînes indispensables. Exactement comme les petits tyrans. Sans ces chicanes, ces obstacles, ces épreuves, nous ne serions que des paresseux condamnés à une mort rapide. Le guerrier emplit sa vie de tant d’actes qu’il n’a plus la place de vieillir. Il n’a plus le temps. Il n’a pas décidé de suivre cette sale habitude. Il reste lui-même dans un changement perpétuel. Il est le vent et le rocher. Le navire et l’écueil. Fluctuat nec mergitur Flotte mais ne sombre pas, est la devise de Paris. Elle convient très bien au guerrier toujours en mouvement mais immobile à l’intérieur. La sérénité qui l’habite le protège des agressions et des blessures. Immobilis in mobile. Immobile dans le mouvement…

Ainsi rit le guerrier qui sans fin s’amuse. Il y va de bon cœur. Malgré les freins il avance. Dans les chaînes il danse. Sa danse domine la peur. Se rit de la clarté. Lui donne les pouvoirs. L’empêche de vieillir trop vite.

 

 

Weltsymbol

Le guerrier, je l’ai dit, agit sans cesse. Non dans l’espoir d’obtenir quoi que ce soit. Castaneda nous enseigne que le guerrier agit sans attendre de résultat de son action. Mais il agit sans cesse. Et par la voie magique, son agir lui vaut une vie rêvée. D’où son attirance pour agir. C’est comme un jeu. C’est vraiment un jeu. Le guerrier garde l’esprit de l’enfance et le goût du jeu se confond avec sa passion pour la vie et ses profonds mystères.

Das Spiel als Weltsymbol, Le jeu comme symbole du monde. (source) Cet aphorisme de Panama(non, pardon ! de Eugen Fink) pourrait bien concilier deux visions qui semblent irréductibles : l’attirance pour agir et agir sans attendre de résultat de son action. Le résultat vient d’où tu ne l’attends pas. Donc le hasard est maître du jeu. Hasard qui n’est qu’un autre nom de l’arbitraire divin, puisque Osiris et hasard ne font qu’un pour les Égyptiens. Ne comptent que les consonnes :

Al Azar, université du Caire = Ouzir, le dieu Osiris.

Que serait le jeu sans hasard ? Que serait la vie sans Osiris ?

 

L’histoire est une fable convenue.
Napoléon Bonaparte