Le temps suspendu

L’accélération comme le ralentissement du temps font partie des pouvoirs du sorcier. Il est capable quand les circonstances l’obligent d’imposer au temps un autre rythme. Son temps subjectif semble alors prendre le pas sur le temps objectif.

À la fin du siècle dernier, l’accélération du temps semblait aller de pair avec le réchauffement climatique. Mais depuis quelques années, le phénomène s’est amplifié. Cette accélération accentue la porosité entre les plans de réalité. Les murs qui séparaient jadis ces différents mondes parallèles se sont écroulés, comme le mur de Berlin. 

Ou plutôt, ils sont toujours là, mais l’accélération a fait de nous des passe-murailles. Juan Matus, le benefactor de Carlos Castaneda, lui fit un jour cette confidence : « Il y a cinq grandes bandes d’émanations que nous pouvons assembler. Celle dans laquelle nous nous trouvons tous, et deux autres de chaque côté. »

L’espace et le temps

Cette curieuse formulation nous renvoie à la magnifique théorie de la connaissance développée par les sorciers toltèques, auxquels Juan Matus se réfère constamment. Que diable veut dire « assembler une bande » ?

En langage clair, cela revient à dire qu’il existe quatre autres plans – ou systèmes de mondes – dans lesquels nous pouvons nous rendre. Ce qui ne signifie pas : quatre univers parallèles au nôtre. En fait, il y en a bien davantage, une infinité sans doute, qui nous sont accessibles dans chacun des cinq plans.

Voilà ce que j’écrivais il y a huit ans.J’aurais pu dire aussi qu’il ne suffit pas de comprendre, il faut le faire. C’est d’ailleurs la caractéristique première de tout acte ou geste magique. Quelque chose d’impossible à expliquer fait irruption dans la trame spatio-temporelle. Une sorte d’intrus, en fait. Un phénomène qui vient d’ailleurs.

Depuis 2011, j’ai évolué dans la perception fine du phénomène. Je crois à présent que pour changer de monde, il suffit de changer de temps. Le temps est la clé de l’espace, en tout cas une des clés dont je me sers.

Mais le temps n’est pas le même pour tout le monde, ni tout le temps. Parfois il se traîne, parfois il passe trop vite. On l’appelle le temps subjectif. Il s’oppose au temps mesurable, universel, le temps objectif. Henri Bergson l’appelle le temps, qu’il distingue de la durée, ou temps subjectif.

Le temps subjectif dépend de chacun, il est différent pour tous. Pourtant, nous sommes nombreux à ressentir la récente accélération du monde et du temps. L’accélération globale, le raccourcissement des distances, le rapprochement des peuples et d’autres phénomènes connexes sont parfaitement observables depuis 2012.Année de la Bouse. Comme 92. Belle constance de la bouse.

Le temps du sorcier

Cette accélération met en valeur une qualité – j’allais écrire un pouvoir, car c’en est un – fréquent chez les guerriers, omniprésent chez les sorciers. La rapidité. Changer de monde n’est pas toujours changer d’espace. C’est parfois changer de temps.

Je gambadais dans les crabièresmares à crabes du Guen avec mon amie Vathine. Nous nous connaissons depuis quarante ans. Ou depuis toujours ? Malheureusement nous ne nous voyons pas souvent. Pas assez.

Pour épater mon amie, je me mets à sauter de roche en roche. Mal m’en prend, mon pied glisse sur des algues, et je tombe en arrière, la face tournée vers le ciel que je vois basculer. Sans piger le truc, je me retrouve face au sol, le nez au ras d’un roc tranchant qui en toute logique aurait dû m’éclater le crâne.

Impossible de comprendre comment je me suis retourné en tombant. Le souvenir survient dans ma tête vide dès que Vathine me raconte ce qu’elle a vu de ses yeux. Tandis que je tombais en exposant mon crâne à la pyramide pointue, j’ai effectué une sorte de saut de carpe à une vitesse incroyable, m’explique-t-elle. Du coup je me suis retrouvé nez à nez avec la pyramide, mes deux mains de chaque côté, les bras solides et repliés juste ce qu’il faut pour amortir ma chute sans risquer d’être défiguré. Incrédule, vingt fois je me suis repassé le film. Vathine m’en parle à chaque fois.

J’avais plus de soixante ans. Bien conservé certes, mais incapable d’un tel exploit. Comment ai-je pu faire pivoter tout mon corps sans point d’appui ni pour les mains ni pour les pieds ? Rapidité de réaction hallucinante, vigueur, souplesse, agilité… La réponse est ailleurs.

Ce qui s’est passé ? J’ai arrêté le temps objectif. Ne me demandez pas comment, mais je l’ai fait. Pendant cette interruption du chrono, j’ai eu tout le temps de me positionner comme il fallait, quitte à me servir de mes bras et de mes jambes. Et puis j’ai rejoint le temps de tout le monde comme si de rien n’était. Pour Vathine, enfermée dans le temps objectif, aucun de mes gestes n’a été perceptible. Elle n’a pu voir qu’un retournement instantané, inexplicable. Elle n’en croit toujours pas ses yeux.

L’infra-temporalité

Ce n’était pas ma première expérience de l’infra-temps. Je l’avais déjà utilisé lors d’un accident de la route – j’en ai eu dans ma jeunesse. Ma voiture a fait plusieurs têtes-à-queues sur une route glissante. Il faisait très chaud, la route était sèche, et une très fine pluie s’est mise à tomber. Ça a donné ce qu’on appelle le verglas d’été. Je ne me suis pas méfié. Dans une courbe la caisse est partie en aquaplaning.

Je suivais tous ses mouvements au ralenti. Le paysage tournait comme un manège lent, très lentement. Je ne me risquais pas à freiner ou donner un coup de volant, je n’avais pas la technique et je craignais d’aggraver la situation. Malgré mon impuissance, je n’avais aucune inquiétude. Pas la moindre. J’étais détendu, présent, efficace. Un à un, j’enregistrais chaque détail du paysage où j’allais m’écraser.

J’ai eu beaucoup, beaucoup de temps pendant les quelques secondes qu’ont duré le dérapage. Tout le temps de passer ma vie en revue. Mais ça n’a pas eu lieu. Je savais sans aucun doute que j’allais m’en sortir. Il n’y avait qu’un seul pont d’atterrissage où je risquais gros, c’était l’angle d’une bâtisse en pierre.

Comme un imbécile, j’ai commencé à fixer cet angle de pierre. J’ignorais une chose : quand vous avez perdu le contrôle de votre véhicule, fixer des yeux l’endroit où vous souhaitez atterrir. Invariablement, c’est là que votre véhicule ira s’écraser. Votre corps fera le nécessaire et il obéira à vos yeux.

Et c’est arrivé. Ma voiture s’est encastrée dans l’angle de la grange. Elle était totalement foutue, je n’avais pas la moindre égratignure. Aucun choc à la tête ou ailleurs. Ce genre d’épisode s’est reproduit plusieurs fois dans les phases les plus intenses de mon existence. Là où tous les témoins me voyaient mort, je m’en tirais indemne, de façon inexplicable. Ce qui m’a amené à me croire protégé. Mais ce n’est qu’illusion. Piège dangereux. Le retour d’ego guette, tapi dans l’ombre.

C’est la vie

Personne n’est immortel, pas même les dieux. Et je n’en suis pas un. Le départ viendra, mon heure sonnera, chute inéluctable pour moi comme pour toi. Une pierre sur le ventre, ou des cendres dans l’urne. Tôt ou tard, ça arrive. Et comme toujours, quand la mort frappe, on ne peut dire qu’une idiotie : C’est la vie.

Folle idiotie qu’on répète à l’envi. C’est la vie, mon Jean-Claude, mon ami, mon plus que frère. C’est la vie mais pas pour toi. Où es-tu ?
As-tu froid ? Vois-tu les anges autour de toi ? Es-tu seul au fond d’un néant noir ? Sans lieu, sans passé, sans histoire ? Rien à entendre, rien à voir ? Connais-tu des matins, des soirs ? Y a-t-il quelque chose qui change ? Un ange ? Quelque chose qui te démange ? As-tu trouvé la paix, le repos heureux ? As-tu de quoi être curieux ? Furieux ? Envieux ?

Tu t’es servi d’un autre pouvoir de sorcier : venir me voir après ta mort dans ce monde des vivants. Tu as réussi ce tour de force, que j’étiquette : l’intemporalité active post mortem. Ça en jette. Et tu m’as donné au passage ce nouveau point d’assemblage. J’y vais comme dans mon jardin. Le passé m’était accessible, la porte du futur vient de s’ouvrir pour moi. Par toi. Pour le meilleur, tu me connais.

Le besoin fait naître De nouveaux organes de perceptions. Homme, accrois donc ton besoin Afin de pouvoir accroître ta perception.
Jal Aladin Rumi