Qui es-tu ?

Oui, toi. Qui es-tu ? Au moins le sais-tu ?

 

Tu es toi, mais sais-tu que le moi est multiple ? Sais-tu que derrière la façade de l’identité, celle du nom et du prénom que tu as reçu par la naissance, celle de la nationalité, de la langue, de la culture familiale, de la religion, il y a plusieurs personnes qui se disputent celle ou celui que tu es ?

 

Qui peut-on être ?

L’être, l’individu, la personne, le citoyen, le contribuable, l’usager, le patient, le justiciable, le voyageur, l’abonné, le membre, l’adhérent, l’engagé, le passager, l’étranger, le natif, le militant, le croyant, le pratiquant, l’athée, le blanc, le jaune, le noir, le rouge, le métis, l’employé, le gérant, l’héritier, le bâtard, le flic, le voyou, le héros, le traître, l’esclave, le maître, le gros, le maigre, l’ami, l’ennemi, l’idiot, le génie, et toi ? Tu n’y es pas.

Rien ici qui te définit. Autant de rôles plus ou moins drôles. Des étiquettes sur ta tête. Nul ne peut te résumer ni te caser dans un casier. Tu dépasses de la case, tu surclasses infiniment le personnage où l’on t’enferme. Tu n’es pas le fruit de tes erreurs, ni de tes errances. Es-tu l’auteur de tes coups de cœur ? Es-tu au moins soucieux de ta place dans tout ça ? Tu penses que le destin t’a mis là. Mais le destin n’existe pas. C’est un festin. Pour toi.

J’ai écrit l’autre jour que toute destinée est respectable, infiniment respectable, et c’est vrai. Nul ne peut contrer le libre arbitre de quiconque, serait-ce celui d’un escargot. C’est vrai, c’est juste et c’est très exact. Maintenant je viens vous dire sans rire que le destin n’existe pas. Tu le crois ça ? Pas pour me faire plaisir, je veux dire tu le crois vraiment ? Parce que c’est vrai. Les deux sont vrais. Tout ce qu’il y a de plus vrai.

Le destin c’est toi. La punition qui s’abat sur toi, c’est toi. La maladie, c’est toi. Le handicap, c’est toi. Voilà ce que croit le guerrier. Il est responsable de tout ce qui lui arrive.

 

Le destin du guerrier

Quand j’ai eu le choc de perdre mon ami de toujours, mon frère, mon autre moi-même, j’ai eu un de ses apprentis au téléphone. Il n’était pas triste, pas le moins de monde. « Devic a toujours répété que le guerrier est responsable de tout ce qui lui arrive. Devic a choisi de partir. C’est sa décision » m’a dit l’apprenti compagnon. Il avait raison.

L’homme ordinaire est balloté par un destin opaque. Il n’a pas de prise sur la marche de sa vie. Elle lui échappe surtout parce qu’il ignore qu’il peut la maîtriser. Le guerrier, lui, sait à chaque instant que rien n’est écrit. Il cultive la persévérance. Il creuse son sillon avec patience, tout en sachant que la seconde suivante le verra prendre une décision qui modifiera totalement son présent.

Ici et maintenant, ailleurs et demain, nulle part et jamais. Rien n’est jamais acquis à l’homme. Rien. Tout est donné, tout est repris, la vie va son cours et nous laisse sur la berge quand ça lui chante. Non, dit le guerrier. Très peu pour moi. Je ne serai pas celui-là. Le guerrier se bat, et sa bataille lui fait une vie à sa main. Un destin qui épouse la forme de son corps. Un destin à mémoire de forme.

 

Pouvoir = responsabilité

La responsabilité des hommes et des femmes de connaissance est proprement énorme. Le commun des mortels pense qu’ils ont des pouvoirs. Non. Ils ont des responsabilités. En tant que guerriers impeccables, ils savent qu’ils ne doivent pas attendre de résultat de leurs actions. Et pourtant ils agissent. Ils savent que l’être humain est dérisoire, insignifiant aux yeux des géants du centre galactique. Ils ont vu tant de prodiges que leurs propres miracles leur paraissent naturels.

Oui, qui es-tu, toi qui inclines vers la voie du guerrier ? Ou toi qui la refuses ? Toi la belle qui te crois éternelle, toi le stable qui te crois vulnérable, qui es-tu ? Ta vie c’est toi. Regarde ta vie, tu te reconnaîtras. Ne dis pas ma vie est nulle, je suis une catastrophe, car demain tu diras pas de doute je suis le meilleur. Ni l’une, ni l’autre. Les extrêmes t’épuisent. Reste centré pour pouvoir t’explorer. Se connaître est la clé qui ouvre toutes les portes.

Que risque le guerrier, à part sa vie ou sa mort ? (Carlos Castaneda)

 

L’homme au miroir en pied te colle au train comme un valet de pied. Six pieds derrière il te poursuit dans ton dos tu te sens épié. Tu ne veux pas tourner le pied. Tu refuses de te mirer de pied en cap. D’où ta manie de course à pied. Et quand tu prends le bus, ce con te suit à pied. Monsieur ! Monsieur ! Prenez la clé ! Tu n’entends plus, tu cours. Le rythme dans les pieds. Mais lui à contre-pied. Il s’y prend comme un pied. Et plus il s’évertue, plus tu prends ton pied.

 

 

Agir

Tu n’as pas pris la clé, tu n’as pas vu les portes, l’embrun salé t’emporte et l’écume a giclé sous l’étrave rapide de ta barque coupante, le ciel était limpide et la mer avenante. Tu t’es loupé souvent, tu ne sais rien de toi. Dis-toi qu’il est grand temps d’accueillir l’autre Toi. Tu sais, l’homme au miroir, celui qui court derrière. Il n’a rien contre toi, il est toi. L’autre toit. Celui qui te protège et qui prend soin de toi. Heureusement qu’il est là. C’est ton double, c’est Toi. Ce qu’il te fera voir change une vie entière. Regarde. Garde. Ardent regardant.

Si tu refuses de faire ta connaissance, si tu négliges de suivre les sentiers qui mènent à celui que tu es, tu n’auras jamais le temps de courir jusqu’à toi. Et tu te manqueras une dernière fois. Ça te tuera. Tu en mourras inconsolable. Un con seulâbre.

 

Alors ? Qui ?

Le bébé. Le nourrisson. Le bambin. L’enfant. La fillette. Le mouflet. La gamine. Le gosse. La môme. L’ado. La mousmé. Le grand garçon. Le jeune homme. La demoiselle. La belle. La jeune dame. La dame. La vieille. Le vieux. Le pépé. L’épave. La rombière. La grand-mère. L’aïeul.

Des rôles. Des personnages. Un jeu dangereux, mortel même. Enfin c’est ce qu’on dit. Je doute. Je suis celui qui doute. C’est la grandeur et la force de l’être humain, ne pas savoir, vivre avec cette ignorance intense. Sommes-nous vraiment des gens, ou juste des ombres ?

Nous sommes faits de la même matière que les rêves et nos courtes vies sont bordées de sommeil. (William Shakespeare)

 

On vient au monde. On est choyé, fêté. On est l’axe immobile autour duquel tourne la roue magique. On grandit. C’est inouï tous ces gens bienveillants. Le monde est beau, le monde est grand, il promet des aventures et des émois. Et moi ? Et toi ? Et vous ??

 

 

Le chaud ou le froid ? L’ombre ou la lumière ? Seras-tu celui qui prend ou celui qui s’éprend ? Celui qui sert ou celui qui se sert ? Celle qui serre ou celle qui s’aère ?

 

 Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres.
Antonio Gramsci