Terre maison

 

Alain Aillet nous conte par le menu l’énormité d’une vieille histoire : celle de notre maison, la Terre et ses montagnes. Gaïa ou Gé, planète hostile à l’origine, est devenue un magnifique lieu de vie. Pour de nombreux êtres, et pour une tripotée de petits bipèdes. Ainsi Gé devint notre demeure. Notre géo logis. Tel est l’objet de la géologie. (xs)

 

Montagnes mémoires

Le plissement hercynien n’est pas seulement une structure géologique : c’est une très vieille mémoire devenue paysage. Dans le Massif central, en Armorique, mais aussi dans les Ardennes, les Vosges, la Bretagne intérieure ou les Cornouailles, quelque chose de particulier se produit : nous marchons sur des montagnes qui, à l’échelle des temps humains, ont déjà presque disparu.

Les reliefs actuels sont les restes érodés d’une immense chaîne née il y a des millions d’années, lorsque plusieurs masses continentales se sont affrontées lors de la formation de la Pangée. Ou lorsque la planète fut terraformée…

Et c’est précisément cette discordance entre ce que le paysage fut et ce qu’il semble être qui peut produire de la poésie. Une montagne qui ne ressemble plus à une montagne. Le mot « montagne » évoque spontanément en France les Alpes ou les Pyrénées : sommets, verticalité, conquête, immensité.

 

Montagnes et mégalithes

Le Massif central raconte autre chose, ses montagnes sont des montagnes après la montagne. Les grandes arêtes hercyniennes ont été arasées, fracturées, soulevées de nouveau, creusées par les eaux, les glaces et les altérations. Ce que nous voyons aujourd’hui n’est donc pas le monument intact d’une chaîne ancienne, mais son souvenir sculpté par le temps.

Un chaos granitique, une lande, un plateau, une vallée encaissée deviennent alors presque des objets archéologiques. On ne regarde plus seulement une montagne, on regarde ce qu’il en reste.

Les mégalithes arrivent presque naturellement dans cette histoire : il y a là une rencontre fascinante entre deux temporalités. D’un côté, le granite, qui raconte des centaines de millions d’années, de l’autre, le menhir, le dolmen, le cairn, qui racontent quelques milliers d’années.

 

Montagnes humaines

Entre les deux se tient l’homme. Et l’homme a choisi de déplacer certaines de ces pierres. C’est vertigineux.Car lorsqu’un homme pose un menhir sur une lande armoricaine, il ne pose pas seulement une pierre, il inscrit une durée humaine minuscule dans une durée géologique presque inconcevable. Le menhir devient ainsi une sorte de trait d’union : la montagne a vécu avant nous, l’homme est venu, a laissé une pierre, puis il est parti et la montagne est restée.

C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles certains paysages occidentaux ont cette puissance mythologique sans avoir besoin de mythologie explicite.

Le Massif central produit une poésie différente, le sentiment est peut-être moins océanique que continental. Les plateaux, les vallées, les sucs volcaniques, les chaos granitiques et les anciennes surfaces d’érosion donnent l’impression d’un monde abandonné par une civilisation beaucoup plus ancienne que nous. On comprend alors pourquoi tant de récits fantastiques, de légendes et de traditions populaires ont pu s’enraciner dans ces territoires.

 

 

Survivances

Il existe une affinité profonde entre les paysages qui ont perdu leur jeunesse et les récits qui ont perdu leur origine. Les deux sont des survivances, et peut-être que le véritable sujet est l’absence

Un paysage hercynien est un paysage de ce qui manque : il manque la montagne originelle, les reliefs disparus, les océans anciens, les êtres qui ont traversé ces terres, les hommes qui ont dressé les pierres, et souvent même l’explication première des choses.

Et pourtant, ce manque n’est pas une pauvreté. Il ouvre un espace et l’imagination s’y engouffre. C’est peut-être cela qui distingue les paysages très anciens : ils ne racontent pas une histoire. Ils donnent au contraire l’impression qu’une histoire a été racontée ici, puis effacée.

 

Paysage visage

Et le promeneur devient celui qui tente de la lire, non pas pour retrouver nécessairement une vérité cachée — ce serait remplacer un dogme par un autre — mais pour éprouver cette sensation si particulière : nous sommes arrivés très tard dans un monde qui avait commencé sans nous.

Le granite ne parle pas, la lande ne parle pas, le menhir ne parle pas. Mais ensemble, ils produisent quelque chose qui ressemble à une phrase, et cette phrase pourrait être celle-ci :

« Tu crois regarder un paysage ; tu regardes en réalité le temps qui a pris la forme d’un paysage. »

C’est peut-être là, au fond, que commence la poésie occidentale des vieux massifs : dans la rencontre entre une terre qui se souvient de tout et un homme qui ne se souvient de presque rien.

 

Ancienne maison

Géo-logis : le logis de la Terre, mais aussi le lieu où la Terre nous loge. Notre maison n’est pas posée sur la Terre, Elle est faite de la Terre.

Le granite qui soutient une maison bretonne fut jadis enfoui sous une montagne disparue. L’argile d’un mur fut peut-être déposée au fond d’une mer. Le calcaire d’une pierre de seuil fut autrefois le squelette d’un organisme marin. Le métal d’une poutre a dormi des millions d’années dans une roche.

Ainsi, construire une maison revient étrangement à assembler des fragments de temps et notre maison devient un petit théâtre géologique.

Le mot logis prend alors une profondeur inattendue : nous ne sommes pas simplement habitants d’une maison, nous sommes locataires d’une histoire minérale.

Il nous arrive de dire : « Je rentre chez moi. »

 

Respiration

Mais où rentrons-nous vraiment ? Dans une maison bâtie sur un sol qui n’a jamais été immobile. Sous le parquet, sous les fondations, sous le jardin, sous la route, il y a une autre maison. Une maison beaucoup plus ancienne. Elle n’a ni portes ni fenêtres, mais ses murs sont les continents, ses caves sont les profondeurs de la croûte, ses combles sont les montagnes, et ses couloirs sont les failles par lesquelles la Terre respire encore.

Nous l’habitons sans la connaître. Notre maison est la Terre. Géo-logis. Un logis qui ne nous appartient pas, nous n’en sommes même pas les premiers occupants. Avant nous, les mers ont habité ici, les forêts. les reptiles, les glaciers. Les hommes qui dressaient des pierres dont nous ignorons parfois jusqu’au nom de ceux qui les posèrent.

Et avant eux, il y eut les montagnes. Des montagnes immenses, dont il ne reste aujourd’hui qu’un souvenir dans la forme d’un plateau, d’une vallée, d’un chaos de granite. Le Massif central est ainsi peut-être moins une montagne qu’une maison après l’incendie : les murs sont encore là, mais l’édifice originel a disparu.

En Armorique, la lande semble parfois n’être que le toit d’une maison dont les étages auraient été engloutis par le temps.

 

L’éternel et le provisoire

Alors le promeneur marche. Il ne sait pas toujours ce qu’il cherche, d’ailleurs peut-être ne cherche-t-il rien. Il marche seulement sur des millions d’années.

Une pierre sous son pied lui paraît immobile. Elle ne l’est pas. Elle a simplement appris à se déplacer à la vitesse du temps. Et soudain, quelque chose change, le paysage cesse d’être un décor, il devient une demeure.

Nous découvrons que les collines ne sont pas devant nous : elles sont sous nos pieds, dans la mémoire de la matière ; que l’horizon n’est pas une limite : c’est une cicatrice ; que le rocher n’est pas un objet : c’est un événement qui a duré assez longtemps pour nous sembler éternel.

Alors seulement nous comprenons peut-être ce que signifie habiter. Habiter, ce n’est pas posséder un lieu, c’est accepter d’être hébergé par lui. Nous sommes les hôtes provisoires d’un monde qui, lui, ne fait que changer de forme. Géo-logis. Notre maison n’est pas éternelle. Mais elle est infiniment plus ancienne que nous. Et peut-être est-ce précisément pour cela que nous nous y sentons chez nous.

 

 

Alain Aillet raconte

 

 

La seule différence entre un fou et moi, c’est que le fou ne sait pas qu’il est fou.
Lao Surlam