Daimon, diamant, démon

Le caractère d’un homme est son daïmon, a dit Héraclite. Ce grand sage grec est un de mes préférés. Il appartient aux philosophes dit pré-socratiques, parce qu’ils ont enseigné avant Platon. Socrate n’a rien écrit lui-même, c’est son disciple Platon qui s’en est chargé. Ce qui pose deux questions : qu’est-ce que le daimon ? Et pourquoi Héraclite est-il surnommé l’obscur ?

Le daïmon et le diamond

Daïmon est le petit démon qui nous habite, le génie familier. Le mot vient du grec, il s’écrit aussi daemon, et se prononce comme l’anglais diamond, qui veut dire diamant en anglais. Je n’avais jamais songé à cette homophonie qui m’a soudain ébloui. Diamonds are forever, les diamants sont éternels. Je pense aussitôt à l’arme magique du dieu Indra, le vajra, qui se traduit foudre-diamant. La foudre, pour moi, c’est le don d’Isis, l’éveil. Mais le diamant ? S’agirait-il du diamant intérieur ?

Serait-ce une allusion à l’inscription franc-maçonnique V.I.T.R.I.O.L. ? Ce vitriol-là ne désigne pas le poison, bien au contraire. C’est un acronyme latin : Visitando Interiora Terrae Rectificandoque Invenies Occultum Lapidem c’est à dire : En visitant l’intérieur de la Terre et en rectifiant, tu trouveras la pierre cachée. La tradition maçonnique l’interprète au sens figuré : l’intérieur de la terre est une métaphore. Il s’agit de nous-même. Cherche en toi, dit l’aphorisme grec. Connais-toi toi-même.

Et s’il s’agissait vraiment de la terre ? Vous connaissez ma méfiance des symboles et de leur interprétation. J’ai tendance à privilégier le sens littéral, même -et surtout- s’il paraît incroyable. Je pense avec Mœbiusvoir l’illustration ci-dessous que notre planète est creuse et qu’en son centre brille une grande pierre transparente. Mœbius l’appelle le cristal-centre. Dans le chapitre intitulé Mémoires du Centre Terre, je raconte comment Aorn découvre ce cœur de diamant. Mais c’est une autre histoire…

Les diamants sont éternels. Et le daïmon aussi ? Ce démon n’a rien de démoniaque ! Derrière cette appellation trompeuse se cache plusieurs réalités qui n’ont que peu de rapport entre elles. 

Encyclo phobie

Voyons ce qu’en dit Wikipédia. « Un génie familier, démon familier ou tout simplement familier est, dans bon nombre de croyances d’Europe occidentale, une entité, animal ou esprit, parfois imaginaire et invisible, à laquelle les hommes s’adressent pour demander des conseils ou obtenir des services, en particulier liés à la sorcellerie. Les familiers peuvent servir leurs propriétaires comme domestiques, ouvriers agricoles, espions ou compagnons et les aider à ensorceler leurs ennemis, mais pas seulement puisqu’ils sont réputés pour inspirer les érudits, artistes et écrivains, à l’instar d’un esprit tutélaire ou d’une Muse. Le plus connu de ces génies familiers est le dæmon (δαίμων / daímôn) de Socrate, mais bon nombre d’érudits ont, au cours de l’histoire, fait référence à des entités de ce type, parfois sous le nom de bon génie ou esprit gardien. Les familiers sont aujourd’hui fortement liés à la pratique moderne de la sorcellerie, en particulier en Angleterre où il fait partie intégrante de la pratique. Son équivalent outre-Atlantique est le nagual. » (source)

Bien curieuse analyse en vérité. Wikipédia ne cesse d’étonner par son laxisme. Ici des approximations prennent fâcheusement l’allure de contre-vérités. Assimiler le daimon socratique au nagual de Castaneda, c’est un peu fort de café. Assimiler l’intuition à la sorcellerie est pure ânerie. Reprenons cet écheveau et tentons d’en démêler les fils. Sorcellerie, muse, canal, ange gardien, démon, diable même, quelle salade indigeste ! Trop de notions s’y mélangent qui n’ont rien à faire ensemble.

On touche ici aux limites de Wikipédia. En s’imposant des contraintes drastiques, celles de la pensée dominante résolument rationnelle et hostile à toute interprétation novatrice, l’encyclopédie en ligne limite fort sa capacité à cerner l’impensable. Notre monde change, et je ne parle pas seulement de son climat. De nouveaux paradigmes se mettent en place. Toutes les sciences, toutes les croyances, tous les domaines de l’activité humaine sont en voie de renouvellement complet. C’est comme si les montres ne donnaient plus l’heure, mais l’endroit. L’adaptation est évidente pour les sensitifs, impossible pour les conservateurs et les psycho-rigides. Wikipédia en tête.

Nous sommes depuis les Grecs et Descartes dans un monde gouverné par la seule logique. La compréhension de notre environnement et de ses mystères se réduit à la raison pure qui n’est pas l’outil adapté. Nos sens nous trompent, affirmait Descartes. Notre cerveau aussi, mais il l’ignorait. tant pis pour nous. La dictature cartésienne marque à jamais la pensée occidentale. Et la mondialisation l’a étendue au reste des humains.

Le rôle social et sociétal d’une encyclopédie est une contre-initiation. Elle ne cherche pas à élargir la connaissance, surtout pas ! Elle veille surtout à maintenir les chercheurs sous le carcan logique. Or le daemon échappe à toute logique. Celui de Socrate comme celui d’Héraclite en tout cas. Quant aux « familiers » qui servent les sorciers noirs dans leurs louches desseins, ils n’ont rien à faire dans le tableau. Nous verrons plus loin qui ils sont, et ce qu’ils font.

Socrate parle de son daïmon exactement dans le même sens qu’Héraclite en a parlé quelques siècles avant. Le caractère d’un homme est son daïmon, dit l’Obscur. L’intuition d’un homme est son daïmon, réplique Socrate. La différence tient dans l’épaisseur du trait. Voyez plutôt.

Le daemon et le double

Socrate nomme dæmon (de δαιμόνιον / daimonion) ce qui lui souffle ses réponses lorsqu’il s’exprime sur un sujet. Socrate se disait inspiré d’un génie particulier, qu’il nommait son dæmon, et qui lui suggérait ses résolutions, et surtout ce qu’il ne devait pas faire. Ce daïmon lui aurait ainsi conseillé, un jour, de ne pas emprunter une certaine route. Le philosophe suivit son conseil tandis que ses compagnons restèrent. Un peu plus tard, ils furent bloqués par un troupeau de porcs et arrivèrent couverts de boue.

Moi j’appellerai ça un coup de pouce donné par le double. Qu’est-ce que le double ? C’est un autre moi-même qui n’est pas prisonnier de ce plan. Le double n’est pas matériel, mais si je sais l’entendre, son action portera sur la matière. Peu d’entre nous tiennent compte des précieuses informations que le double leur glisse dans le tuyau de l’oreille quand ils dorment, quand ils rêvassent, quand ils accomplissent une tâche répétitive qui leur vide la tête. Le double s’exprime dans le silence intérieur. Peu d’entre nous se souviennent de leurs rêves. Encore moins connaissent le silence intérieur.

Le bruit omniprésent nous maintient à la surface de nous-même. Le tabac est un excellent moyen d’occulter les rêves et de priver les humains de cette incommensurable source de sagesse. Qui fume ne rêve plus. Ou plutôt il rêve encore, car ne plus rêver signifie la mort. Le fumeur rêve toute les nuits mais ne se souvient plus de rien au réveil.

Voilà le principal méfait de la nicotine, voilà pourquoi le tabac réputé si dangereux n’est pas interdit par nos dirigeants. Ils multiplient les mises en garde, suppriment la pub pour le tabac, affichent d’horribles cancers sur les paquets de clopes, mais ils s’abstiennent de l’action la plus évidente : l’interdire.

tarot-maison-dieu-rochefort-200poLe tabac occulte les rêves. Le tabac rend con sur une grande échelle. Con c’est à dire soumis. Lobotomisé. Ou pire, zombifié. Sous l’action castratrice qu tabac, on renonce à l’aide précieuse du double, du daemon. Il ne s’agit pas d’un démon dans le sens chrétien – ou crétin – du terme. Le double est un autre moi-même.  Au moment de l’éveil, l’être est aspiré avec sa kundalini le long du canal central d’énergie, qu’en Inde on appelle sushumna, et que le tarot initiatique représente sous la forme d’une tour dans l’arcane XVI Maison Dieu. L’être fusionne avec l’esprit dans un éclair de lumière blanche. Puis il est recraché dans son corps physique. Sinon il serait mort. 

Quand il regagne son corps physique, il n’est plus seul. Son double l’accompagne. Il ne sera plus jamais seul. De part et d’autre de la tour de XVI Maison Dieu, on voit deux acrobates qui retombent sur les mains. Ils font l’arbre droit, comme Le Pendu de l’arcane XII. Les arcanes suivantes montrent l’omniprésence du double. Les deux cruches aux mains de l’Etoile, les deux chiens qui hurlent à la Lune, les deux enfants nus au Soleil, les deux acolytes qui procèdent au Jugement, les deux sexes fusionnés pour l’androgyne du Monde. L’éveil opère la fusion bénéfique de l’éveillé et de son double.

Un clairvoyant, un prophète est quelqu’un qui entretient avec son double un rapport privilégié. Pas de magie là-dedans, de sorcellerie encore moins. Nos pouvoirs subtils sont une réalité pour ceux qui s’en servent, une aberration pour ceux qui en ont peur. Wikipédia est du nombre.

Le familier et l’allié

Le démon familier dont parle Wikipédia est d’une toute autre nature. Le familier est un aide, un allié. Mais l’aide qu’il apporte est bien différente de celle du double. Si l’on voulait inscrire à toute force le daemon dans l’univers castanedien, c’est aux alliés qu’il ressemble, bien plus qu’au nagual.

La confusion vient d’un seul mot : démon. Le sens très négatif qu’a pris ce mot n’est absolument pas celui que lui donnait les Grecs anciens, Socrate notamment. « Tout ce qui est démonique est intermédiaire entre ce qui est mortel et ce qui est immortel. » écrit Platon. (source)Le Banquet, dialogue de Platon Selon lui, les anges et les morts sont des démons. Ou plutôt ils sont démoniques, mais ils n’ont rien de démoniaques. Grâce au daïmon « se réalise pour les dieux la possibilité d’entrer en relation avec les hommes et de converser avec eux, soit pendant la veille, soit pendant le sommeil. » (source)

L’allié est d’une toute autre nature. Castaneda est souvent confronté à ces êtres étranges et repoussants. Ils ne servent pas d’intermédiaires entre les dieux et nous, ils apportent leur aide inconditionnelle au sorcier qui les ont harnaché. C’est à dire qui les ont vaincu en combat singulier.

Mon benefactor, celui qui m’a fait entrer dans l’autre monde, avait plusieurs alliés. L’un d’entre eux habitait le Val Sans Retour en Brocéliande. Les guerriers du clan l’appelaient l’homme gris. Une silhouette gris pâle, vaporeuse, qui nous accompagnait quand nous allions faire un tour dans le fameux val aux nuits de pleine lune.

La mort de mon benefactor ne l’a pas fait disparaître. Quand d’aventure je retourne en Mère Forêt, il m’arrive de l’apercevoir. Dès qu’un contact visuel est établi, il me suit comme un petit chien. L’homme gris n’est pas agressif, juste désireux de se faire harnacher par un autre sorcier. Ce n’est pas ma tasse de thé vert.

Pourtant plusieurs sorciers de mon clan soutiennent que je possède des alliés. L’un d’entre eux est un fauve dangereux. Il porte un collier que je tiens fermement près de mon côté droit pour contrôler l’animal subtil. J’ai bien du mal à m’imaginer dans un tel rôle. Mais puisqu’ils me le disent, je veux bien les croire. L’influence morbide de mon benefactor en est la cause. Chaque apprenti, qu’il le veuille ou non, est marqué durablement par son benefactor. Il en reproduit les qualités comme les défauts. 

J’ai traversé les flammes de l’enfer et séjourné parmi les diables de l’inframonde pendant de longues années. Aux yeux des gens de raison, j’étais gravement dépressif. C’était l’œuvre au noir – au sens du travail sur soi-même et non sur les métaux. Je ne suis pas alchimiste, sauf s’il s’agit d’or intérieur. Ce lourd travail appartient au passé. J’en suis soulagé. Il se peut cependant que cette période irréelle, éprouvante, terrible, ait laissé en moi des stigmates. Comme la présence d’alliés à mon insu…

Le monde est un mystère insondable, bien éloigné de l’image qu’on s’en fait. Et le plus grand mystère, c’est soi-même.

 

Comprendre d’où tu viens, c’est savoir qui tu es pour deviner où tu vas.
Lao Surlam