Les lieux de conscience

Il existe un lieu loin de tout, là-haut, paisible, où nul ne va. Le chemin est ardu, montueux, stressant, glissant. La peur sur le versant à te glacer le sang. Le vide éblouissant en un mot comme en cent. La montée verticale, les années de falaise et les mois de surplomb. Il existe un lieu inaccessible, tout de prière et de repos, où jamais la main de l’homme n’a mis le pied.désolé…

Ce lieu fabuleux, j’ai eu la chance de le repérer, la chance d’y accéder, la chance d’y résider — qu’est-ce que je dis ? La chance n’a rien à voir. Les Dieux me l’ont montré. Vingt dieux, la chance que j’ai !

Maîtrise

Dans ce coin connu de moi seul, je m’isole, je m’élève, et je cuve. Quoi donc ? Ma jouissance. Je cuve la jouissance d’être. Oui, être tout simplement. Être tout, simplement. Être suprême qui m’aime et que j’aime veuille qu’on s’interpénètre à jamais. Veille à ce personne ne s’appartienne. Nul n’est son propre maître, ni l’humain, ni le chien. L’homme ordinaire n’en croit rien. Et il ne voit que ce qu’il croit.

Seul un éveillé le sait bien. Un éveillé l’accepte. De tout son être. Ou pas. Chacun son droit. Il voit ce qu’il voit et il croit ce qu’il voit. Son troisième œil ouvert le prévient des revers toujours possible. Bien des vils te prendront pour cible. Des bien vils crameront ta bible. Veille sur toi, le ciel te veillera. T’éveillera. Hop ! Un autre lieu de mieux en mieux.

En ce lieu je coule des jours heureux au doux soleil d’éternité. C’est le seul état qui comble mon âme. Quand elle est comblée, je suis tout entier plongé dans un bain de félicité. Toute la vie tient en un tour de main tenant ce moment sur le dos du monde. Ma vie de stabile se passe immobile, dans un corps en fusion loin du mental débile. Tu sens des mains habiles massant ta peau nubile. Effusion ! Je jubile.

Ange de Dieu. Change de lieu.

Prudence

Oui j’y passe mes jours et mes nuits. Tout en étant capable de vivre en ce bas monde de malheur et de chagrin. Si je n’avais pas ce refuge permanent où je m’isole, coupé du monde, la pression de ceux qui m’aiment se ferait trop forte et m’exposerait à quelque retour d’ego. Un retour en force du Dragon reste possible à tous les stades du développement intérieur. Regardez les gourous : plus ils sont bidons, plus ils se croient bons –jusqu’à se prendre pour Dieu. Couic ! Adieu le vieux ! Ça tue net tout prophète qui se la pète, et ça remet la planète à net.

Pas si bête ! Ancêtre humble mais honnête en cette humble maisonnette, je diffuse mon bien être à tous ceux qui vivent en moi. Ça fait recette. Et pendant ce temps-là, dans une autre pièce de mon palais intérieur, je reçois un malade en quête de guérison. Ailleurs, j’en soigne un autre, qui n’a besoin que de mes mains. Dans l’espace étoilé, loin au-dessus des plus hautes cimes, je plane au sein d’une troupe d’astral volants qui trouent la nuit comme une seule flèche, toute entière absorbée par son but : filer sans savoir où. S’en foutre. Droit jusqu’au bout.

Un lieu de conscience est un lieu virtuel, mais pourtant bien réel. Il correspond à une position de notre point d’assemblage. Je passe ma vie à saute-mouton d’un lieu de conscience à un autre. Je passe ma vie en astral. Je passe ma vie en magie.

Confiance

Au même moment je peux être ici ou là, à tout instant je me retrouve n’importe où. Il faut une grande dose de confiance pour s’abandonner ainsi au mystère infini. Tout miracle est permis. Je suis le commensal, l’hôte comblé, le conteur entouré. Je suis le solitaire qui n’a reçu personne depuis des millénaires. Je suis le fou sur la colline. (musique) Je suis le savant qui rumine. Le bientôt grabataire qui ne sait plus se taire. Tout à la fois le roi et ses sujets, le verbe et ses compléments, la belle et ses amants. Quoi qu’il en soit, c’est juste moi.

Moi l’auteur comblé qui publie sans compter des récits débridés où le mental se noie, où la beauté se voit dans l’eau calme des bois sur la Vallée des Rois. À deux comme il se doit. Non je ne t’oublie pas, ma vie, mon cœur qui bat, tout te rappelle à moi, tout me rappelle à toi, tes cheveux doux, tes doigts qui n’en finissent pas de m’offrir ton repas, ton mets de choix : c’est toi.

Illusion

Clap de fin. Change de décor. Change de corps. Change d’accord.

On nous montre la moitié du monde. Et encore cette moitié n’est-elle pas une image détaillée, mais une simple description. On reste dans le vague, et la plupart d’entre nous s’en contentent. Pas moi. Et ça date. Tout gamin je butais à chaque pas sur ce que je ne comprenais pas. Je détectais le fil qui maintient le bâti du décor, je tirai dessus d’un coup sec et vlan ! le décor s’écroulait.

Le monde où j’ai grandi était cousu de fil blanc. Les méchants, les gentils. Chapeaux noirs, chapeaux blancs. Salopards, honnêtes gens. J’ai coupé le fil blanc. J’ai mis le nez dedans. Pas vraiment convainquant le décor intérieur, on voyait des rustines et des nuages en carton, les montagnes étaient peintes et le ciel en chromo sous le soleil projo. Tout est faux, rien n’est beau.

Ne faisons pas d’histoire, j’ai fait semblant d’y croire. J’avais très bien compris. Ce qu’on m’avait appris est mensonge et mépris. Mon parti était pris. Détecter les rustines, dévoiler les combines, conter les entourloupes, observer à la loupe, démonter les magouilles, les magots qu’on enfouille, l’innocent qui dérouille, l’affreux qui se débrouille, le juge est un arsouille, la cour s’en bat les couilles.

Silence

J’avais compris qu’il ne faut rien dire des miracles, ni des mirages, ni des orages, ni des mages, ni des fées, ni des effets, ni des méfaits, ni des parfaits, ni des refaits. Tiens-toi tranquille, mais n’en pense pas moins. J’avais donc deux visages. Le vrai, secret. Le mien, commun.

J’ai exploré cette histoire de lieux de conscience avant même de lire Castaneda. Je savais à quel point je suis multiple, j’ai toujours connu un concert discordant dans mon for intérieur. Chaque personnage est le fil qui joint à d’autre fils fait le toron, les torons font la corde, brin par brin, lien par lien, le cassant devient incassable, le passant devient stable, l’impuissant est capable.

Un lieu de conscience est une des multiples pièces qui composent le plan de notre monde intérieur. En changeant de pièce, en passant de la chambre au salon ou du boudoir au fumoir, on change d’apparence ou de lieu. On change d’époque, de monde, de sexe. On devient un autre. L’homme est femme, le vieillard rajeunit. On se transforme en ombre, en arbre, en animal.

La maîtrise des lieux de conscience est une des clés secrètes de la sorcellerie. Elle s’obtient par un méticuleux travail sur soi, lisser son comportement, gommer ses imperfections, atténuer ses défauts, modérer ses excès, juguler sa volonté de puissance. La maîtrise des lieux de conscience s’obtient par une quête, celle de l’humilité.

Humilité

Inutile d’écrire des volumes entiers sur le sujet, pas la peine d’éditer des tutos, tweeter des éditos, radoter des textos, c’est comme ça et pas autrement. Le seul chemin mène ailleurs. Mais il n’y en a pas d’autre à ma connaissance. Il n’y a pas de carte au trésor ni de plan détaillé. Il n’y a rien qui se puisse capter avec le mental. Tout se passe dans les profondeurs insondées de ton corps. Il sait. Fais-en ton maître, mets-toi à son écoute, il a beaucoup à dire, mais il a trop à faire pour passer son temps à bavarder.

Laissons les mots du mental aux prisonniers du mental. Nous avons en nous des pouvoirs infinis qui ne sont pas, comme on l’a dit, les pouvoirs de l’Esprit. Ce sont les pouvoirs du corps. Les pouvoirs du bide. Les pouvoirs des quatorze et des dix-huit chakras.  Nous sommes grands dès que parvenons à nous extraire tout entier de notre propre tête. Libérez nos camarades prisonniers des geôles mentales. Sur tous les gazons du monde, arrachons les pancartes pelouse interdite pour y substituer celles-ci : Pensée interdite.

Les lieux de conscience sont des états d’esprit dans lesquels l’esprit n’intervient pas. Ni le mental. Ni le tonal. En fait ce ne sont pas des états d’esprit, mais des états d’être. Oui je sais, ça reste abstrait. Que ceux qui n’ont pas expérimenté la chose veuillent me pardonner. On ne la comprend qu’en la vivant.

Tout ce qu’on entend est une opinion, pas un fait. Tout ce qu’on voit est un point de vue, pas la vérité.
Marc-Aurèle