
Le vieil homme vivait au bord d’un désert où les pierres semblaient attendre quelqu’un. Chaque matin, il traçait un cercle dans le sable. Puis il y déposait un point. Un enfant, qui venait souvent l’observer, lui demanda : — Pourquoi commences-tu toujours par un point ? Le vieil homme sourit.
— Parce que toute figure commence par quelque chose qui ne ressemble encore à rien, dit-il.
Le lendemain, il posa deux points.
— Et maintenant ?
— Maintenant, dit-il, il existe une distance.
Le troisième jour, il en posa trois.
— Et maintenant ?
— Maintenant, il existe une relation.
L’enfant réfléchit.
— Alors le monde commence quand les choses commencent à se répondre ?
Le vieil homme regarda l’horizon.
— Peut-être. Ou peut-être que le monde était déjà une réponse avant que nous sachions poser la question.
Puis le vieil homme écrivit dans le sable :
La coïncidence est une rencontre. La concordance est une conversation.
L’enfant ne comprit pas.
Alors le vieil homme lui montra une étoile.
— Tu vois cette lumière ?
— Oui.
— Elle pourrait être seule.
Il en montra une autre.
— Et celle-là ?
— Elle aussi.
Il en montra une troisième.
— Pourtant, lorsqu’elles dessinent une forme dans ton regard, tu leur donnes un nom.
— Une constellation.
— Voilà. Les étoiles ne se sont pas nécessairement réunies pour te parler. Mais ton regard a découvert entre elles une demeure.

L’enfant demanda :
— Alors les formes n’existent-elles que dans nos yeux ?
Le vieil homme répondit :
— Voilà une des grandes portes du mystère.
Il prit une poignée de sable.
— Les hommes ont découvert des nombres qui ne se laissent pas décomposer comme les autres. Ils les ont appelés premiers.
— Pourquoi premiers ?
— Parce qu’ils semblent garder en eux quelque chose d’irréductible. Les autres nombres peuvent se composer à partir d’eux.
L’enfant contempla le sable.
— Alors les nombres premiers sont les pierres du monde des nombres ?
— Peut-être. Mais ne transforme pas une métaphore en prison.
Il écrivit :
Le premier n’est pas toujours celui qui vient avant. Il peut être celui dont les autres procèdent.
L’enfant resta longtemps devant cette phrase.
— Et si le premier était plus ancien que le commencement ?
Le vieil homme ne répondit pas.
Il regarda le ciel.
— Un très ancien livre commence par une phrase étrange : « Au commencement était le Verbe. »
— Le Verbe ?
— Le Logos. La Parole. La raison. Le sens. Ou peut-être quelque chose qui dépasse tous ces mots.
— Est-ce Dieu ?

Le vieil homme sourit.
— Certains le disent. D’autres cherchent encore. Moi, je préfère garder ouverte la fenêtre par laquelle la question entre.
Ils reprirent leur marche.
— Que signifie alors cette phrase ?
— Peut-être ceci : avant que le monde soit une collection de choses, il était déjà possible qu’il devienne intelligible.
L’enfant fronça les sourcils.
— Intelligible ?
— Lisible.
Il ramassa une pierre.
— Regarde. Pour toi, c’est une pierre.
— Oui.
— Pour le géologue, c’est une histoire.
— Oui.
— Pour le géomètre, une forme.
— Oui.
— Pour le poète, une mémoire.
— Oui.
— Et pour celui qui prie, peut-être une question.
L’enfant prit la pierre à son tour.
Le vieil homme poursuivit :
Le monde ne devient pas plus mystérieux lorsque nous comprenons ses formes. Il devient mystérieux autrement.
Ils arrivèrent devant une ancienne construction. Ses pierres immenses semblaient posées selon une mesure que le temps n’avait pas effacée.
L’enfant en fit le tour.
— Si plusieurs proportions se retrouvent ici, dit-il, est-ce une preuve ?
— Une preuve de quoi ?
— Que ceux qui ont construit savaient.
— Peut-être.
— Que le monde possède une structure ?
— Peut-être.
— Qu’une Intelligence l’a dessinée ?

Le vieil homme s’assit.
— Peut-être. Mais méfie-toi des peut-être qui veulent devenir des certitudes.
Il prit un bâton et traça plusieurs lignes.
— Une coïncidence peut naître du hasard. Une autre aussi. Une troisième encore. Mais lorsque des formes, des proportions, des orientations et des rythmes commencent à se répondre, notre esprit éprouve quelque chose de particulier.
— Quoi ?
— Une concordance.
Il effaça une ligne.
— Ce n’est pas encore une preuve.
Il en effaça une autre.
— Ce n’est pas nécessairement un message.
Puis il posa le bâton.
— Mais ce n’est plus tout à fait une rencontre isolée.
L’enfant demanda :
— Alors qu’est-ce que c’est ?
Le vieil homme répondit doucement :
— C’est une invitation à regarder plus longtemps.
L’enfant resta silencieux, puis demanda :
— Et l’intuition, où commence-t-elle ?
Le vieil homme répondit :
— Peut-être à l’endroit même où la concordance nous précède.
— Comment cela ?
— Le chercheur pressent parfois une formule avant de pouvoir la démontrer. Le poète entend parfois un vers avant d’en connaître les mots. Le sage reconnaît parfois une vérité sans savoir encore la nommer. Même le blasé curieux, qui croit avoir tout vu, peut être arrêté par une correspondance qu’il ne cherchait pas.
Il ajouta :
L’intuition est peut-être la concordance avant qu’elle ne devienne connaissance.
— Est-ce une révélation ?
— Non. C’est une porte. Et toute porte doit rester ouverte dans les deux sens.
Car nous ignorons si le monde parle, ou si nous apprenons simplement à écouter.
Ils demeurèrent devant les pierres jusqu’au coucher du soleil.
Alors l’enfant dit :
— Je crois comprendre.
— Dis-moi.
— Le hasard peut produire une forme. Mais lorsque plusieurs formes se répondent, elles nous apprennent peut-être quelque chose sur notre manière de voir.
— Oui.
— Et peut-être aussi quelque chose sur le monde.
— Oui.
— Et peut-être quelque chose sur ce qui relie le monde à notre regard.

Le vieil homme ferma les yeux.
— Tu viens de trouver le commencement de la sagesse.
L’enfant sourit.
— La primosophie ?
Le vieil homme ouvrit les yeux.
— Si tu veux.
— La sagesse du premier ?
— Oui.
— La sagesse des nombres premiers ?
— Oui.
— Et la sagesse du Premier ?
Le vieil homme ne répondit pas tout de suite.
Puis il dit :
— Peut-être que le Premier n’est pas celui qui domine tous les autres. Peut-être est-il celui qui les rend possibles.
La nuit descendait.
Une première étoile apparut.
Puis une seconde.
Puis une troisième.
L’enfant chercha une figure entre elles.
— Regarde, dit-il.
Le vieil homme regarda.
— Je ne vois rien.
— Si. Là.
L’enfant relia les étoiles avec son doigt.
Le vieil homme sourit.
— Maintenant, je vois.
Et il comprit que la sagesse n’était peut-être pas de savoir si la figure avait été dessinée dans le ciel avant leur naissance.
Elle était de savoir qu’ils pouvaient la reconnaître ensemble.

Alors il prononça une dernière parole :
Le monde ne nous doit pas son sens. Nous ne lui devons pas notre certitude. Mais lorsque la forme rencontre le regard, lorsque le nombre rencontre l’esprit, lorsque la pierre rencontre la mémoire, quelque chose s’ouvre entre les deux.
Derrière eux, le cercle tracé le matin s’effaçait déjà dans le sable.
Mais le point demeurait.
Et, dans l’obscurité, il ressemblait à une étoile.
Ou peut-être à une origine.
Ou peut-être simplement à un point.
Car parfois, pensa l’enfant, la première sagesse consiste à laisser au premier ce mystère : être premier sans jamais prétendre être expliqué.
Alors le silence répondit.
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