La création continuée

Et si la création biblique avait besoin de l’appui d’un savant ? Et pas le moindre. Descartes vole à son secours en posant ceci : la création n’a pas pu avoir lieu une fois pour toutes. L’œuvre du créateur se poursuit à chaque instant et jusqu’à la fin des temps.

Super René

Descartes appelle sa théorie la création continuée. Formulation désuète et surannée, je n’en disconviens point. Aussi suggéré-je création continuelle, ou plus simplement création continue. C’est plus moderne. Mais Descartes a dit continuée c’est son droit. Et pour lui c’est quoi, au fait ?

Pour Descartes, la nature est un mécanisme, une machine dépourvue d’un quelconque dynamisme interne qui ne saurait exister par elle-même. Selon lui, l’acte de création ne doit pas être réduit à l’origine du monde ; Dieu n’a pas créé la nature pour la laisser être et exister. Étant incapable d’être par elle-même, la nature est donc suspendue à la « création continuée » ; autrement dit, elle est continuellement renouvelée. (source)

Théorie opportune

Cette théorie est un pilier de la religion chrétienne. Descartes avait grand besoin de redorer son blason face à la hiérarchie du clergé. Mais son influence a perduré jusqu’à nos jours. La théorie cartésienne apparaissait dans Catéchisme de l’Église catholique publié en 1992 ; «Avec la création, Dieu n’abandonne pas sa créature à elle-même. Il ne lui donne pas seulement d’être et d’exister, Il la maintient à chaque instant dans l’être, lui donne d’agir et la porte à son terme. Reconnaître cette dépendance complète par rapport au créateur est une source de sagesse et de liberté, de joie et de confiance.» (source)

Intéressante notion, que Descartes mettait opportunément dans une perspective chrétienne, mais qu’on peut très facilement utiliser dans la perspective techno-créationniste qui est la mienne. Je dirais même que ça s’adapte parfaitement au scénario des dieux d’avant.

Toutes les versions selon lesquelles un dieu unique s’occuperait de nous sans arrêt sont suspectes a priori. Pourquoi quelqu’un de tout-puissant se donnerait-il tant de mal et consacrerait-il tant de temps juste pour quelques-unes de ses innombrables créatures ?

Réveillez-vous

On pouvait encore y croire tant qu’on s’imaginait les seuls dans l’univers, mais maintenant qu’on a une vision plus large, cette conception naïve paraît tout à fait irréaliste. Comment voulez-vous qu’un dieu unique et personnel se soucie et s’occupe de tout ce qui vit dans le multivers ?

Et pourtant j’adhère à la théorie cartésienne de la création continue, permanente, éternellement recommencée. Alors ? Eh bien voici mon idée. Notre planète est le théâtre d’une performance galactique. Un jeu à succès mobilise les geeks de la Voie Lactée.

Terra Amata

Ils sont des millions, ils sont des myriades. Le joystick dans les mains, ils jouent à Terra Amata, le jeu vidéo le plus prisé de toute la galaxie. Ils y jouent comme des fous depuis des éons, avec intelligence, stratégie, finesse, créativité. Des myriades de dieux de toutes les constellations s’affrontent sur Terra Amata par avatars interposés. Et perfectionnent notre planète avec leurs ajouts.

Il y a même des super dieux du Centre Galactique. Du beau linge et qui joue gros. Les accros sont en totale intelligence avec leurs avatars. Ils les font aller, venir, naître, mourir à leur gré. Tel avatar sera toujours malade, tel autre jamais, on reçoit les cartes sans moufter. On baisse la tête, on voûte le dos, on joue notre rôle du mieux qu’on peut.

Certains protestent, se rebiffent et ne jouent plus à rien. Les perdants. D’autres engrangent victoires et récompenses. Les gagnants. Ne t’y trompe pas, ils sont tous perdants. Personne ne gagne dans le camp des avatars. Des guerriers cherchent à sortir du labyrinthe, ils ne valent pas mieux que les moutons. Nous sommes tous des gladiateurs dans le jeu vidéo où l’issue, pour nous autres, est toujours la mort.

Le seul vrai bénéfice est pour les dieux innombrables qui jouent sur nous et se jouent de nous. Qui misent sur nous et qui empochent des fortunes grâce à nos échecs. Grâce à n’importe quoi, ils gagnent. Les dieux peuvent trancher ce qu’ils veulent, tricher tant qu’ils veulent, changer les règles à tout moment.

Ter Ra

Ter Ra signifie Troisième planète du système de RA, notre étoile. Cette planète a été élue terrain de jeu top class par le conseil divin des joueurs, VIE. Vitrine Intersidérale Expert-game. Les expert-gamer organisent la terraformation, le peuplement et l’aménagement des planètes sauvages à moindre coût. Ce sont les joueurs divins, très loin d’ici, qui déterminent par écran interposé le sort de chacun ici-bas comme le destin de la planète et son maintien. Ils ont mis tellement de temps et d’énergie pour l’aménager, on se doute qu’ils vont la protéger contre vents et marées.

Qui peut le dire ? L’avenir est inconnu des dieux eux-mêmes. Parfois un jeu classique, indémodable, cesse de plaire et fait perdre des fortunes aux producteurs. Il faut savoir trancher dans le vif et se débarrasser d’un programme qui coûte plus qu’il ne rapporte. Terra Amata n’est pas à l’abri d’une brutale désaffection de son public.

En attendant, même si les super dieux nous niquent en mode expert, nous profitons des progrès et des améliorations incessantes que les nombreux joueurs apportent à notre environnement, à nos langues, à notre technologie et aux autres domaines où j’ai repéré de divines intrusions façon deus ex machina

Ne cherche pas plus loin, ami René. La voilà, ta création continuée. Des joueurs divins plus nombreux que les grains de sable de Terra Amata apportent sans cesse des perfectionnements, des inventions, des variantes, des embellissements, bref, tous ces joueurs permettent à la terraformation originelle de continuer à nous profiter. Là je comprends l’enjeu pour les dieux. Le Jeu est l’enjeu. Ils sont addicts.

Descartes a joué

L’ami René est à Amsterdam, enfermé dans son poêle en faïence de Delft. Des papiers sont épars, noirci d’une encre fébrile, une grande plume d’oie est posée à côté. Des taches d’encre maculent un buvard humide. Le philosophe en exil pétuneancien : fume pipe sur pipe dans une atmosphère moite et surchauffée. Il est en chemise, plutôt dépoitraillé. La fumée enivrante envahit la pièce et les poumons du philosophe. Il tape sur sa paume la pipe en terre au long col, il bourre soigneusement le petit foyer oblong, bien fait pour pétuner le chanvre.

Oui, le chanvre. Que pouvait-il fumer d’autre ? Le tabac ne serait introduit en Europe que plus d’un siècle après. René défoncé, parano, doutant de tout, pétant de trouille, René dérouille, René se mouille : il a des couilles. Il nous pond son chef d’œuvre, le Discours de la Méthode, où il prône le doute, affirme que nos sens nous trompent et autres hallucinations de drogué. Cher René ! Illustre précurseur, la défonce l’a trompé. Il s’est planté. Et par la faute d’un seul bad trip, voilà l’occident tout entier embarqué au long cours sur un seul paquebot : Raison Garder, tel est son nom.

Je dis qu’ils ont tort, tous autant qu’ils sont. C’est la folie qu’il faut garder. Laissons la raison aux ordinateurs. La folie seule est sacrée quand la raison n’est qu’une échelle.

Deux hommes regardaient par les barreaux de leur prison. L’un vit la boue, l’autre les étoiles.
Idries Shah