Le Roza Bal

Je n’ai pas à le chercher bien longtemps. Bom Shankar est assis sur une caisse, devant une minuscule épicerie. Devant lui, un hookanarguilé, chicha indienne dont il tire des bouffées gourmandes. Il m’accueille avec un grand sourire. J’ai l’air idiot, je suis furieux, ce qui renforce son hilarité.

Eh bien, Xsauveur ?C’est ainsi qu’il prononce mon prénom As-tu lu les pancartes ? As-tu reconnu les deux grands hommes qui reposent ici ?
Il s’agit bien de ça ! Ce que je veux savoir avant tout, c’est ce qui est arrivé au paysage. Plus de figuier, plus d’esplanade, mais la ville de Srinagar qui a envahi le périmètre d’un seul coup. C’est tout de même violent !

Quel figuier ? Tu t’es encore fait un film, mon cher garçon. Le charasle meilleur des tosh est trop fort pour toi.
– Et vous, Bom Shankar ? Où est passé votre français impeccable ? Pourquoi reprendre vos singeries ? Je vous ai démasqué, je sais qui vous êtes vraiment !
– Je vois que tu cèdes à la colère, dit-il dans son sabir à la con. Et il tire sur son hooka.
Tout à l’heure vous aviez un shilom magnifique ! Où est-il passé ?
– Mon shilom béni ne me quitte jamais, dit-il en exhibant le vieux shilom en terre cuite que je connais trop bien.

D’accord, d’accord, Bom Shankar se paye ma tête. Mais je ne vais pas lui donner le plaisir de continuer à gueuler. Je la ferme.

Les deux hommes qui sont enterrés ici sont fort célèbres, je te l’ai dit. L’un d’eux est le prophète des Hébreux, fondateur d’une religion planétaire. Il s’appelle Jésus.
Le vieux saddhu continue à déconner. Je le laisse parler.

L’autre, connu dans tout l’Orient, s’appelle Nasr Ud-Din. Je vais te dire un grand secret. Il s’agit du fameux Mullah Nasruddin. Depuis des siècles, ses exploits et ses facéties ont fait rire les enfants d’Asie, tout en les éduquant. Ils font aussi la joie et la sagesse des grands.

À l’époque, je ne connaissais pas encore le célèbre Mullah. Je vous laisse imaginer le choc quand j’ai appris son existence et sa renommée, des années plus tard, de la bouche de Jeff Gros-Sel, mon benefactor. Mais laissons Bom Shankar continuer son délire.

Si tu connaissais le Mullah, tu saurais pourquoi je fais le singe, comme tu dis. Maintenant je dois finir mon histoire interrompue l’autre soir. J’étais donc nez à nez avec un boa constrictor. Face à la mort, je restais figé sur mon caillou. Soudain sa tête plonge entre mes jambes flageolantes. Et je sens entre mes mollets la caresse interminable de ses écailles douces. La marche de ses anneaux amène la caresse des anneaux sur mes cuisses. Je tremble de tous mes membres, tandis qu’une érection monumentale déforme mon longhi.          

Et il m’arrive exactement la même chose ! Bom Shankar glousse comme une poule. Il est content de lui.
BOM SHANKAR !! s’écrie-t-il. Bom Lena, bom Shiwa, bommm ! » Il me tend sa hooka. « Papa Shiva exalte ton lingam pour dissiper en toi toute trace de colère. Béni soit-il mille fois !

Le lingam est le nom du sexe masculin et le symbole de Shiva le créateur du monde. Il joue un rôle central dans le tantrisme shivaïque. Pour nous autres occidentaux, difficile de comprendre ces femmes, ces jeunes filles et ces fillettes qui font couler du ghee sur d’énormes symboles phalliques, les couvrant de bisous et de caresses pieuses. Chaque religion a ses rites qui méritent à la fois le rire et le respect.

Maintenant que tu es centré, écoute plutôt ceci. Jésus n’est pas mort sur la croix. Il n’est pas ressuscité non plus, puisqu’il n’est pas mort. Quand les apôtres l’ont descendu de la croix, il était sans vie. Tous l’ont cru mort. Ils l’ont déposé dans un tombeau creusé dans la roche, ils ont roulé une grosse pierre devant l’entrée.

Jésus est revenu à lui au bout de quelques heures. Quand les femmes sont venues au tombeau, la lourde pierre qui en masquait l’entrée était déjà roulée sur le côté. Jésus n’y était plus. Où était-il passé ? L’histoire sainte ne le dit pas. On sait seulement qu’il est apparu à plusieurs reprises, aux apôtres, et surtout à Paul, son détracteur, le bourreau des Chrétiens, alors qu’il se rendait à Damas.

Mais la vérité est ailleurs. 

Sur l’inscription et sur un prospectus qui traîne par là, j’ai pu lire ceci : « Roza Bal ou Raza Bal signifie «Tombeau du Prophète». Il y a deux tombes à l’intérieur du Roza Bal, une de Ziarati Hazrati Youza Asouph ou Yuz Asaph (ou Asaf) et une autre tombe de Syed Nasir-u-Din. Ce saint islamique, descendant de l’imam Moosa Ali Raza, fut un grand dévot de Jésus. Il a été enterré ici en 1451. Le nom hébreu de Jésus était Yuza en arabe ou dans le Coran, Hazrat Isa ou Isa et Issa en tibétain. Farhang-Asafia explique comment Jésus a guéri un lépreux puis est devenu Asaf (purifié ou guéri) et le mot Yuz signifie «leader». Yuz Asaph ou Youza Asouph signifie «le chef du guéri» et désigne Jésus-Christ. La tombe de Yuz Asaph est également orientée d’est en ouest, selon la tradition juive, alors que les tombes musulmanes sont toujours orientés nord-sud. Il est strictement interdit de photographier le sanctuaire qui est fermé de manière permanente. »  (Pour en savoir plus)

Contrairement à son délire sur le figuier de Bouddha qui n’est pas ici, on dirait cette fois que le cher Bom Shankar n’a rien inventé. Il s’agit bel et bien du tombeau de Jésus-Christ ! Au 15e siècle, un pieux musulman, grand admirateur de Jésus, s’est fait enterrer à ses côtés dans le même temple. Il s’appelait Nasruddin. Selon moi, il s’agit du Mullah bien connu dans toute l’Asie.

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Ainsi donc, Jésus a survécu à la crucifixion, il est allé en Inde, il s’est installé à Srinagar au Cachemire où il est mort, et il a été enterré au pied d’une colline qui porte un nom bien connu de mes lecteurs les plus fidèles : elle s’appelle Takht i Suleiman ou Trône de Salomon.

Les trônes de Salomon sont répandus dans toute l’Asie. La légende veut que le roi Salomon possédât un engin volant à bord duquel il effectuait de longs trajets en un temps record. Ce qui ressemble aux performances de Bouraq, le cheval volant de Mahomet. Pour poser son avion, Salomon avait besoin d’une piste élevée, un haut plateau, une pyramide tronquée ou une colline arasée font très bien son affaire. Les Trônes de Salomon sont les antiques pistes d’atterrissages du très sage et très puissant roi des Hébreux.

Quelques jours plus tard, je me suis rendu au sommet de cette colline. Et quelle n’a pas été ma surprise d’y trouver un figuier de Bouddha, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à celui de l’autre jour. Alors seulement, je me souviens que nous avons grimpé une colline ce jour-là, or le Tombeau du Prophète est en pleine ville, et le trajet pour s’y rendre est relativement plat. Bom Shankar s’amuse à mes dépens. Comment s’y prend-il ?

Quarante-cinq ans plus tard, je n’en ai toujours pas la moindre idée. Ce monde est plein de magie ordinaire, même si nous ne la percevons que dans des circonstances exceptionnelles. La physique quantique nous apprend que le temps et l’espace peuvent se contracter et se déformer au gré de celui qui les perçoit. Certes il faut une bonne dose de pouvoir personnel pour exécuter de telles prouesses, mais elles furent jadis à la portée de tout à chacun. Il est des endroits dans le monde où cette magie a subsisté malgré l’usure des millénaires. L’Inde fait partie de ces endroits.

À plusieurs reprises, il m’a été donné de croiser la route de personnes de pouvoir. Elles sont parfois si puissantes que la trame du monde se distord autour d’elles. Leur chemin se pave de miracles et de merveilles, qu’elles ignorent le plus souvent pour se protéger d’un retour d’ego. Pour le témoin toutefois, ces manifestations sont hallucinantes car inexplicables. La raison n’est pas le bon instrument d’investigation en la matière. Mais la folie toute proche nous paraît terrifiante…

C’est à la folie ordinaire que je dois la vision qui suit. Jésus n’est pas mort sur la croix. Quand il a retrouvé conscience au fond de son tombeau en Judée, il a compris que c’en était fini pour lui de ce coin du monde qu’il avait tant aimé. Maintenant reportons-nous quelques années avant ce jour, dans le tombeau de Jérusalem. Vous souvenez-vous des tentations de Jésus, alors qu’il jeûne quarante jours dans le désert ? Le diable vient à lui, l’emporte au sommet d’une colline et lui dit : « Vois le monde à tes pieds. je te le donne si tu renonce à Dieu et si tu m’adores à sa place. » Bien entendu, Jésus refuse. 

Il s’agit là de la version naïve et édulcorée que les autorités ecclésiastiques ont substituée à la version originale. Par exemple, on ne nous dit pas comment le diable emporte Jésus sur cette colline. Eh bien moi, je vais vous le dire. Le diable des écritures n’est pas un mauvais bougre. C’est un grand initié, un homme de pouvoir et de connaissance. Il a activement participé à l’éducation de Jésus. Pour le déposer sur la colline, le bon diable le fait monter dans un astronef, le même que celui du grand roi Salomon.

Sous les instructions de ce diable qui n’en est pas un, Jésus a appris à piloter cet engin. Il y prend même beaucoup de plaisir. la sensation de voler est grisante pour tout être ayant revêtu un corps de chair. Jésus n’échappe pas à la règle. Sur la colline de la tentation, le diable ne lui offre pas le monde. Jésus n’en aurait que faire. Le diable lui propose plus simplement de quitter la Palestine qui ne veut pas de lui. Il lui parle de l’Inde, notamment de Srinagar où un prophète de son envergure serait honoré et respecté, et où les Romains sont absolument inconnus. À l’époque, Jésus s’en fout. Il a encore des choses à faire en Galilée, il refuse de s’expatrier.

Mais là, dans son tombeau, dégoûté, amer, désabusé, il a bien envie de tout laisser tomber pour filer à Srinagar. Pour être dieu, il n’en est pas moins homme. S’il reste ici, tout les Juifs sauront qu’il a survécu. Ce serait contraire aux écritures qui doivent s’accomplir, Jésus est payé pour le savoir. Il sait aussi où est caché l’astronef. Il s’y rend dans la pénombre de l’aube. Personne ne le voit. Il s’envole, règle le GPS sur Srinagar, et laisse l’engin tailler sa route céleste à travers le monde.

À Srinagar, il se pose sur le Trône de Salomon dont les coordonnées sont enregistrées dans la base de données de l’astronef. Et il coule des jours heureux dans ce pays mystique où la population lui témoigne respect et affection. Ici au moins, aucun Romain ne viendra le juger et le crucifier. À plusieurs reprises, pourtant, il bravera le danger et retournera en Palestine. Il apparaît à Paul qui chemine vers Damas. Il apparaît à Thomas qui constate la présence de plaies à son côté et dans ses mains. Les actes des apôtres font état de ses brèves apparitions. Elles sont perçues comme surnaturelles, et attribuées aux miracles d’un fils de Dieu ressuscité.

« Fils de Dieu ? La belle affaire, se plaisait-il à dire. Tous les humains sont fils de Dieu. Quant à moi, je préfère me dire fils de l’Homme. Car après cette humanité, une autre viendra où tous seront comme celui que je suis à présent. Une humanité de justes et de prophètes, où l’empire romain ne dictera plus sa loi inique et brutale au reste du monde.« 

Vivement que ça arrive.

 

Il y aura toujours plus de vérité dans l’univers que dans tous les livres des hommes.
William Shakespeare