Le piège de l’évidence

 

Ça tombe sous le sens. Y a qu’à regarder. Bons dieux ! Ça crève les yeux !!  Tu peux pas te tromper. Ou alors tu le fais exprès. C’est clair comme de l’eau de roche. Ça coule de source. Faut être aveugle pour pas le voir. Bon sang, mais c’est bien sûr ! Sûr et certain. Pas l’ombre d’un doute, ça se voit comme le nez au milieu de la figure.

 

Clairvoyance aveugle

Bé non. L’évidence est souvent piégeuse. Ce qui te crève les yeux te rend aveugle. Tu confonds Lamartine et Shakespeare. Tu prends les vécés pour du Sauternes. L’évidence est lourde. Écrasante. Elle s’impose d’emblée. Elle écrase tout sur son passage avec la délicatesse d’un char russe. Méfiage ! Tu te laisses berner trop facile.

–Quoi ? te diras-tu. Faudrait être con pour louper une telle évidence !

Bé non de non. Tu as re-tort. Le con c’est celui qui gobe tout rond ce qui s’impose à première vue. Vérifie. Checke et rechecke. Pèse et soupèse, baise et rebaise. L’arme du doute fait partie de l’arsenal du cherche-lumière. Alors tu checkes à fond. Jamais de check sans provisions.

 

Résiste !

Suis pas l’exemple du fameux renard cherche-lumière qui a renoncé au 20e siècle. N’en crois pas tes yeux. Pas tout de suite. Pas si vite. Cherche la petite bête. Scrute. Pinaille. Discerne. La conclusion ne vient qu’à la fin de l’instruction. Nous sommes des pions dans un giga jeu qui nous dépasse infiniment. Si tu ne te sers pas de TOUTES TES ARMES, tu te fait croquer direct.

Je t’en prie, tiens-toi droit. Ne gaspille pas tes vies. Tu n’en as que sept.

 

 

Celui-ci

Celui qui ne pense pas comme il faut, tu l’appelles parano, mytho, schizo, zinzin, zozo, dingo, mégalo, maniaco-rigolo, siphonné, taré, attardé, dérangé, perturbé, désaxé, dérouté, égaré, perdu, foutu, tordu, troudu, mordu, reclus, perclus, gaga, fada, gravat, dégât, pas-là…

N’oublie pas que s’ils ne pensent pas comme toi, ils en sont fiers. Tes insultes les flattent. Parce qu’ils t’emmerdent.

 

Saül de Rama

Dans très longtemps sur la planète Rama, sous le soleil d’Aldébaran Kouï, vivra un homme appelé Saül. Il connaîtra la bonne et la mauvaise fortune, la réussite dans les affaires et les succès amoureux, la perte de tous ses biens suivie de celle, fulgurante, de l’affection de toutes ses compagnes.

Son chemin passera sans cesse des tréfonds glauques aux sommets fulgurants, où l’éclat d’Aldébaran Tronhb est si fort qu’on doit porter le casque de cristal noir sous peine de perdre la vue, avec la rétine brûlée jusqu’au nerf optique. Et ça ne s’arrête pas là. Une mort affreuse par dessication corporelle attend le malheureux aveugle. Une consigne vitale : ne jamais s’aventurer seul sur les sommets acides d’Aldébaran Khouï.

Pour moi qui vient de la lointaine planète Terra du Soleil, cette lueur aveuglante me tuerait si je possédais un corps physique. Il est des lieux qu’on ne fréquente qu’en astral. Le ventre forge d’une étoile. Le couloir serpentin de la mort. Les trous de vers interplans. L’intérieur d’un trou noir. Un portail des étoiles. L’explosion d’une supernova. Le premier Big Bang. What else?

 

Sainte Ahn

Saül choisira l’exil solitaire au lieu de rester dans la zone centrale plus proche de l’étoile. Asocial, taciturne et maladroit, Saül sera exilé sur la minuscule planète Sainte Ahn, astéroïde pittoresque accroché aux vertigineuses falaises interplanétaires de Çkar Fee, constellation des Monts Ventrus. L’hôpital le plus proche étant à 20 parsecs, tu te soignes avec un robot wifix. Bistouri télécommandé, découpe et couture aseptisées sans douleur, du hightech, la moindre compresse est connectée. Dans le tuto, tout est au taquet. Sauf ce qui ne s’y trouve pas. Les trucs vraiment utiles, comme d’hab.

Saül se sera formé tout seul. Il aura le niveau d’ingénieur grade 112, sur une planète expérimentale de psycho-technologie interactive. Ainsi mènera-t-il une vie de confort, d’opulence même, seul sur sa planète privée à l’écart des autoroutes galactiques. Une vie bien tranquille. Trop sans doute.

Du coup, quand cette bombe lui tombera sur la gueule, il le prendra plutôt mal. Tout se cassera net : tuto, transpac, téléshop, total assist, dézingués, foutus, morts les systèmes de survie, il sera seul avec sa merde.

Mais la bombe ne fera pas que des dégâts matériels. Il n’aura plus aucun moyen de le savoir — presque aucun. Mais il se saura foutu comme le reste. La bombe fera du bon boulot. Il écrira ça — pour lui tout seul : qui pourra le lire dans ce désert mourant où il s’éteindra ?

 

 

Ceux-là

Il me reste un miroir de poche épargné par la bombe, j’y mate ma tronche de mourant, je chialerai bien mais pourquoi faire ? Ceux qui vont s’en aller ont quelque chose dans les yeux qui m’alertent. Je sais alors que ce regard éteint est celui d’un mort en sursis.

Les morts-vivants, j’en ai vu tant. J’en vois un qui ne leur doit rien. Il a ces yeux morts, blancs comme ceux d’un colin bouilli. Ceux qui vont s’en aller nous préviennent à leur façon. leur odeur déjà n’est plus la même. Je ne parle pas d’une odeur de formol ou de décomposition. Je parle des morts en bonne santé. Leur odeur n’est pas une odeur de sainteté.

Ceux qui vont s’en aller sont déjà partis. Ne reste que l’apparence de leur corps terrestre, en l’état ultime qu’il a atteint de son vivant. cet instant de la mort figé pour l’éternité est la marque du Destructeur. L’Ange Exterminateur fait son nid dans cette fange. Dans cette frange. L’entre-deux-mondes, l’entre-deux-vies.

Il y fait un froid d’ours polaire. Jamais le soleil n’éclaire les fragiles forêts minérales aux branches fines que le vent fait tinter, aux troncs transparents, aux feuilles cristallines, ces arbres blancs d’argent bleu où se reflète le soleil d’un projecteur chauffant, auréole de lumière réconfortante qui crée la Terre autour d’elle, souvenir de Terra que j’emporte avec moi.

 

Ils m’ont vu mort

Ils ont regardé mes yeux et m’ont déclaré moribond. Mon regard défunt m’a trahi. Depuis le temps que ma vie m’assomme, il a fallu que ça arrive. Tôt ou tard, ça arrive toujours. Nul n’y coupe.

Quelqu’un qui meurt n’en a pas toujours conscience. Il se croit physique alors qu’il n’est déjà plus qu’un ombre. Collé sur le plafond, j’appelle ma famille pressée autour d’un corps dont la vue me répugne. Le corps d’un ado de 16 ans qui me ressemble en moins vivant. Mais que font-ils autour de lui ?

Ce corps est le mien, je le sais bien. En même temps je le nie. Je refuse l’évidence. Hé ! Maman ! Papa ! Je suis là, juste au-dessus de vos têtes ! Regardez-moi, je suis là-haut, collé au plafond ! Laissez ce corps tranquille, je n’y suis plus.

 

Il existe un autre monde au dedans de celui-ci La frontière est intérieure et le temps s’arrête ici.
Lao Surlam