Le libre arbitre

 

Pour ceux qui se demandent de quel arbitre il s’agit, je précise tout de suite : aucun rapport avec le sport. Le libre arbitre, c’est la liberté fondamentale de décider pour soi-même. Tout le monde y croit. Mais existe-t-il vraiment ?

Le Christianisme dit que Dieu nous a donné la vie, mais aussi le droit de décider, au lieu de suivre aveuglément les ordres divins comme les anges, par exemple. C’est ainsi que le péché a pu apparaître dans l’espèce humaine : le péché est la faute de ceux qui ne suivent pas la loi divine donnée par Dieu à Moïse au sommet du Mont Sinaï. Cette loi s’appelle le Décalogue ou les Dix Commandements. Yahveh Dieu l’a gravée par magieou par rayon laser? sur deux plaques de pierre que Moïse avait fort opportunément trimbalé sur son dos dans l’escalade, au cas où. Mais ça, c’est de moi, la Bible n’en parle pas.

Bref, au delà des jolies histoires rabâchées, il y a cette question qui se pose à nous, chrétien ou pas : qui décide en moi ? Suis-je piloté à distance, comme un drone ? Ou bien suis-je le seul maître à bord de mon corps ? Les petits malins -ou les petits marins- vont répondre en choeur : tu es le seul maître à bord après Dieu, puisque telle est la formule consacrée de la Marine. Ce qui ne nous arrange pas…

Le libre arbitre, c’est la liberté individuelle. Voyons l’avis des philosophes, parce que la liberté, c’est aussi leur truc. « Illum liberum esse dixi qui sola ducitur ratione » prétend Spinoza.Ethique IV – voir aussi tout le livre De Libertate En français, ça donne : « L’homme libre est celui qui vit suivant les seuls conseils de la raison. » Aïe ! Déjà je ne suis pas d’accord. La raison !! Pourquoi la raison ?? Il n’y a pas de raison que la raison raisonne à ma place. Mais me direz-vous, si vous ne suivez pas votre raison, vous sombrez dans la folie, ce n’est pas mieux. Est-on plus libre quand on est fou ? Non, car la société nous enferme dans une camisole, chimique ou de force. N’empêche. La raison est une prison comme une autre si l’on en fait son seul guide.

J. Stuart Mill apporte une précision utile : « Une personne se sent moralement libre quand elle voit que ses habitudes et ses tentations ne la dominent pas, mais qu’elle les domine. » (source)J.S. Mill, Logique, IV  Spinoza dit pareil. Suivre les seuls conseils de la raison, c’est dominer ses passions. Mais la raison n’a rien à voir là-dedans. Pour dominer ses passions, l’être humain utilisera sa volonté, dont le siège n’est pas le cerveau et sa logique, mais le ventre et sa puissance.

 

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A côté de la raison, il y a l’intuition, fondamentale, essentielle et méconnue. L’intuition, c’est la porte du nagual, le passeport pour le côté gauche selon Carlos Castaneda. Le côté gauche, qui correspond à l’hémisphère droit du cerveau, est régit par le ventre, et plus précisément les neurones de l’intestin. Faire fonctionner son être selon les seuls principes du côté gauche présente un grave inconvénient : la perte de la raison, autrement dit la folie. 

Eh oui, dans ce monde matériel, rien ne peut se faire sans le recours à la raison. Pour autant, est-il bien raisonnable d’en faire notre seul juge arbitre ? Si nous obéissons strictement aux seules injonctions de la raison, sommes-nous libres ? Nous nous privons des ressources infinies de l’intuition, de la créativité, de l’imaginaire et de l’esprit d’invention, tout aussi divins que la raison, sinon plus. 

La solution à ce dilemme nous est donné par les anciens druides, par los antiguos videntes selon Castaneda. Les druides pratiquaient une intuition de pur nagual, qu’ils appelaient la Folle Pensée. Pensée, parce que la raison y exerce son contrôle en arrière plan. Folle, parce que sans le contrôle de la raison le druide sombrerait dans la folie. En Brocéliande, le hameau qui commande l’accès à la fontaine sacrée de Barenton porte ce beau nom : Folle Pensée. Tout un programme !

Moins folle, la pensée de Renouvier dépasse pourtant le point de vue moral. Sa définition de la liberté est une remise en cause radicale. « L’homme se croit libre : (…) il dirige son activité comme si les mouvements de sa conscience pouvaient varier sous l’effet de quelque chose qui est en lui et que rien ne prédétermine » (source)Renouvier, Sens de la morale, I, 2

Notre liberté est conditionnelle, dit Renouvier. Nos choix sont prédéterminés par notre éducation, nos pensées les plus intimes sont soumises aux mille et une influences inconscientes que nous recevons à longueur de journée. J’aime cette réserve, elle fait preuve d’une connaissance réelle de notre nature et de notre fonctionnement, mais il faut aller plus loin encore.

 

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Inception! Un block-buster hollywoodien apporte le coup de grâce à la notion philosophique de liberté. Le sujet du film : comment diriger quelqu’un en lui faisant croire que l’idée vient de lui. C’est la limite absolue du libre arbitre. Un esprit extérieur intervient directement dans la conscience – ou plutôt dans l’inconscient du sujet. Et cet esprit trivial n’a rien d’un dieu, ni d’un être supérieur. Il possède la technique, voilà tout.

Les films d’Hollywood me fascinent. A côté d’une pile de nanars, on trouve des perles rares. Clés vives, ces films explorent les arcanes de l’inconscient. Matrix, Avatar, Memento ou Inception. Et bien d’autres, que vous avez vus comme moi. Dilemme : liberté ou pas ? Le libre arbitre est-il un vain mot ? Le conditionnement mental est-il la norme ? Sommes-nous une espèce sous contrôle ou volons-nous de nos propres ailes ?

Nietzsche ne croit pas à la liberté, il est très clair sur ce point. « Il faut danser dans les chaînes » dit Zarathoustra. Tout le monde a des chaînes comme nous le montre le film Matrix. « You gonna have to serve somebody » ajoute Bob Dylan. Quoiqu’il arrive, tu vas devoir servir quelqu’un. Alors choisis ton maître, et choisis-le bien. « Ni Dieu ni maître » hurle Nietzsche. Faudrait savoir, Maître Friedrich ! Nietzsche se nourrit de ses contradictions, et moi aussi. Mais plus des siennes que des miennes.

Suis-je dirigé par la voix de ma conscience ? La voix de ma conscience est-elle celle de quelqu’un d’autre ? « Je est un autre » a pu écrire Arthur Rimbaud. Il savait l’intime étrangeté qui nous habite, ce gouffre où la raison se perd, et il avait appris à côtoyer ses abîmes. Y a-t-il une barrière de sécurité en moi, y a-t-il un autre garde-fou que la raison ? Y a-t-il en moi une loi à laquelle je dois obéir ? C’est l’opinion d’Emmanuel Kant :  « La loi morale brille au fond de nos coeurs comme les étoiles au fond du ciel » (source)Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des moeurs

Qui a édicté cette loi morale ? La mère nature ? Elle a bon dos. Pour le père Kant, aucun doute, c’est le Dieu de la Bible. Lequel ? De son temps, on ne savait pas que dans la Bible, les dieux sont nombreux… mais tous uniques! Que ça soit la raison, la morale, la nature, un dieu, un ange ou le grand schtroumpf, quelque chose ou quelqu’un me pilote. Le libre-arbitre est toujours encadré. « Ta liberté s’arrête où commence celle d’autrui » disait ma mère. Faut se faire une raison… Encore elle ! Qui pilote ? Qui fait la loi chez moi ? Ma tête ? Mon ventre ? Mon cul. Inception me fout le doute. Qui est mon conseil intérieur ? Je est-il un autre, oui ou merde ? Y a-t-il oui ou non un pilote dans l’avion ? Quelqu’un d’autre aux commandes, qui me fait croire que ses désirs sont les miens ?

 

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Tu n’y verras clair qu’en regardant en toi. Qui regarde l’extérieur, rêve. Qui regarde en lui-même, s’éveille.
Carl Gustav Jung