Après la fin du monde

La lisière d’un désert nommé Terre

 

I – Le Sage et le Souffle

par Alain Aillet

Un sage vivait à la lisière d’un désert, là où les routes se perdent, là où les questions arrivent avant les voyageurs. Il n’avait ni école ni disciple. À ceux qui venaient, il parlait peu, mais en sa présence les pensées tombaient comme des fruits trop mûrs. Un homme s’est assit devant lui.

 

Sur son visage se lisait la fatigue de ceux qui ont beaucoup lu sans trouver la paix. Il demanda au sage :
— Que reste-t-il après la fin du monde ?

Le sage versa de l’eau dans une jarre fendue. L’eau s’échappa aussitôt et disparut dans le sable.
— L’eau est partie. Dis-tu qu’elle n’est plus ?

Elle n’est plus dans la jarre, répondit l’homme.
— Voilà, dit le sage. Tu as déjà corrigé ta pensée.

L’homme fronça les sourcils.
Pourtant, si le monde finit vraiment, il n’y a plus ni jarre, ni sable, ni regard pour constater l’absence. Alors il n’y a rien.

Le sage sourit.
— Tu dis rien avec assurance, comme si tu savais ce que tu prononces. Quand tu dis “rien”, que montres-tu ?
— Une absence, répondit l’homme. Un vide.
— Où est-il ce vide? demanda le sage.
— Dans… ce qui était là avant.

Oui. Le rien est toujours logé quelque part. Il est l’absence dans une présence. Il est la place vide sur la table, la jarre sans eau, la maison abandonnée. Le rien a besoin d’un cadre pour être reconnu.

 

Hors cadre

 

L’homme dit alors :
— Pourtant, si quelqu’un parle après la fin du monde, le monde n’est pas vraiment fini. Qui pourrait être le narrateur de cet “après” ?
— Tu poses la bonne question. Car le narrateur est toujours un aveu.

Le sage leva les yeux vers le ciel, où le crépuscule mêlait encore la lumière à l’ombre.
— Si le narrateur est un survivant, alors la fin a laissé des restes. Si le narrateur est impersonnel, alors il reste une scène pour décrire. Si le narrateur est le silence lui-même, alors tu écris encore ce silence, et il devient signe.

— Et si le narrateur est la Source ? demanda l’homme.
— La fin est annulée. Si la Source parle, rien n’a été perdu.

Sans la source, il n’y aurait rien. Mais sans rien, il y aurait la Source.

Lao Surlam

 

L’homme ne répondit pas. Il sentait que quelque chose en lui résistait.
— Tu voudrais que la fin soit totale, poursuivit le sage. Par envie de cohérence ou désir de désespoir, tu veux une fin qui n’ait pas de coulisses.— Oui, dit l’homme. Une fin qui ne triche pas.

Une fin absolue outrepasse la pensée, la raison, le sens, dit le sage. La fin du monde n’est que la fin d’un monde. Certains disent : après la fin, il reste l’homme, nu et responsable, sans ciel pour le rattraper. C’est une parole dure et digne. Elle demande beaucoup.

D’autres disent : après la fin, il n’y a pas de rupture, juste un changement. Ils ne s’attachent pas à ce qui passe. Ni à eux-mêmes, qui passeront. Mais dire après la fin, il n’y a rien, est un pari perdu d’avance. Et certains disent : après la fin, il n’y a rien. Ce rien devient un trône, un être plus absolu que les dieux.

— Et toi, sage, que dis-tu ?
Toutes ces paroles tournent autour d’un même feu. Pas autour du néant.

Il ramassa une poignée de sable.

 

Une poignée de sable

 

— La fin du monde est la fin de ton monde. La fin de tes formes, de tes garanties, de tes récits confortables. Mais confondre la fin des formes avec l’abolition du Tout, c’est prendre la pénombre pour la nuit sans étoile.

Tout néant est néant de ce dont il résulte.

Georg Hegel

 

L’homme murmura :

— Mais le néant… l’absence absolue…
— Le néant n’est pas une réalité, mais un jeu de l’esprit. C’est une idée née de la peur de toute prise. Le rien existe : la table vide, la maison détruite, le ciel sans étoiles. Le rien est douloureux, mais il est habitable. Le néant, lui, ne l’est pas. Et ce qui n’est pas habitable ne peut pas être une destination.

— Alors, demanda l’homme, qu’y a-t-il à la place ? Une transcendance ? 

Le sage ferma les yeux un instant.
Certains l’appellent Dieu, d’autres Réel, d’autres Souffle, d’autres encore refusent de le nommer. Mais tous vivent à l’intérieur
— Mais tout le monde ne le sait pas. Ne le sent pas.
— Tout le monde ne sent pas la densité, dit le sage, pourtant personne n’y échappe. La transcendance ne touche pas tous de la même manière. Elle ne force pas. Elle attend et réunit sans uniformiser.

Il ajouta :
— La réconciliation dont parlent les croyants n’est pas une récompense distribuée à la fin du temps. C’est le moment où chaque être cesse de lutter contre ce qui le fonde. Certains y arrivent tôt. D’autres tard. D’autres à peine. Mais nul n’est hors de portée, car nul n’existe hors du Vivant. Voilà pourquoi l’idée même du néant est empêchée. Le Vivant existe, il ne dépend pas de nos mondes pour être.

— Même si tout finit ? demanda l’homme.

— Les mondes sont des phrases. Le Vivant est la langue mère.
N’aie pas peur que la fin vole le sens. Le sens n’est pas un meuble du monde. Il est un rayon de la Source à travers lui.
Quand le monde s’effondre, ce rayon ne s’éteint pas. Il se dénude.

Le fou se croit sage, le sage se sait fou.

William Shakespeare

 

L’homme se leva. Quelque chose en lui s’était apaisé. La fin du monde n’est pas la fin de l’être, mais la fin de l’illusion. Avec ou sans matière, le Vivant existe. La Vie est.

Alors l’homme a senti le souffle du Vivant, ténu, tenace, qui empêche le vide de devenir absolu.

Et cette présence douce lui suffit pour marcher.

 

 

II – Avant le début 

par Xavier Séguin

 

Strumul Magloë était président du FER,Front des Etats Régnants quand il a balancé sans préavis 50 ogives nucléaires sur le Double Continent. Des bombes made in SINASociété Industrielle des Nantis Apatrides ! Il niera l’avoir fait, disant que ça vient de Sina, ce qui est vrai… à l’origine. La Sina fabrique tout ce dont le monde a besoin. Même les ogives nucléaires, dont tout le monde se passerait bien.

 

L’absence de réponse des autorités sinaises confirme l’affirmation de Magloë. Sauf que la Sina ne peut pas répondre : elle vient d’être été rayée de la carte du monde par 160 ogives nucléaires made in SINA. C’est l’UNAUnion des Navigants Astronautes qui les a balancées pour mettre fin aux menaces sinoises sur les banques mondiales — toutes contrôlées par les UNA qui veulent que ça continue comme ça.

Le triomphe du président Strumul Magloë est de courte durée : il périt sous une pluie d’ogives nucléaires made in SINA once again. Qui a lancée l’averse ? La CIAOConfédération Idéale des Adeptes de l’Ordre n’a pas pu renvendiquer, trop vite détruite sous un ouragan nucléaire sinais financé par la FINDFédération Internationale des Nations Désunies qui regroupe tous les pays laissés pour compte, trop pauvres et sans intérêt pour les pays riches.

Quant à la vieille UROP,Union Rétrograde Optimiste Passéiste elle s’est contentée, comme toujours, de compter les points. Mais elle ne tarde pas à s’effacer sous une avalanche d’ogives détournées par les HIHAN.Holding Intentionnel des Hackers Apatrides Non-alignés

Les rares rescapés n’ont pas tardé à crever dans les pires souffrances, contaminés par les méga-rads des retombées. Ils erraient sans espoir, sans la moindre nourriture, sans aide médicale, ni hôpital, ni médicaments — rien que leurs yeux pour pleurer. D’énormes incendies se sont emparés de tout ce qui pouvait brûler, ruines diverses, végétaux, animaux et humains. 

 

 

Toutes les prières des religieux de toutes confessions n’ont eu aucun effet sur ce final navrant. Voici qu’il ne reste plus le moindre être vivant sur ou dans cette planète, humain, animal ou végétal. Il faudra je ne sais combien de temps pour que la terre redevienne habitable.

Et d’ailleurs, habitable par qui ? Mais oui, tu as deviné. Facile, je viens de le dire. Ceux de l’intérieur. Les géants d’avant qui habitent le centre-terre. Terminus tout le monde descend. Qu’est-ce qu’ils deviennent ceux-là ? Facile à deviner, ils ont pris le large juste avant. 

Ça vous étonne ? Vous m’étonnez. Ils influencent les gens en permanence. Ils obligent les humains –moutons qu’ils sont depuis toujours– à s’aligner sur les changements d’ère. Pour que l’âge de boue puisse succéder à l’âge de verre, déjà, ils se sont bagarrés avec des humains parfaits dans leur genre. Ils étaient tout à fait adaptés à l’âge de bouillasse merdasse, ère de la patauge et des crados congénitaux. L’âge de verre ne leur disait rien du tout. Trop transparent.

Un des géants d’avant a eu l’idée fatale. Pour que les hommes de boue puissent s’améliorer au point d’être mûrs pour l’âge de verre, il a lancé l’hypothèse d’un Dieu unique. Il a dit ça en l’air, sans vraiment réfléchir. Ça ne tenait pas la route face aux milliers de dieux qui régnaient alors sur des milliers de gens. Toujours aussi cons, les hommes ont inventé les religions. Chacun pour son dieu unique à lui, tous les autres dieux uniques devenus de facto des inventions sacrilèges.

Et les religions les ont pervertis jusqu’au dernier, femmes et hommes, enfants et adultes.

 

 

Donc les géants de l’intérieur avaient quitté le centre terre depuis un bon mois, histoire de se planquer derrière la lune, leur abri préféré, pour observer le spectacle à loisir. Dès que tout a pété, ils sont remonté dans leur astronef pour gagner une étoile lointaine en téléportation instantanée. C’est moins chiant. Et plus personne ne parlera désormais de la terre, qui a existé et qui n’existe plus.

Pardon ? J’ai oublié d’autres humains ?

Des rescapés ? Des humains indemnes ? Ah oui ! Tu fais bien de le dire. C’est pourtant évident. Si je n’avais pas survécu, comment pourrais-je écrire ceci ? J’oubliais la cohorte des éveillés. Les voyageurs de l’astral, bien sûr ! Ces demi-fous qui virevoltent autour du monde-où-l’on-s’ennuie. C’est vrai. J’en fais partie.

Nous sommes en route pour euh ? …pour notre destination. On est tous aspirés de façon irrésistible vers euh ? …vers là où on va. Je n’en sais pas plus. Je vous le dirai quand on y sera.

Après avoir tourné comme des nazes autour de ce qui restait de la grosse bille bleue, en s’apercevant les uns les autres de temps en temps, on a fini par se demander ce qu’on devait faire. Rester ici ? Pourquoi faire ? La terre a vécu, ses euh ? ..ses restes sont totalement imbitables, inhabitables, inutilisables et complètement dégueu.

Donc se barrer vite fait. L’univers est à nous. C’est grand. Un peu trop grand. Les quelques rescapés que nous sommes n’arrivent pas à se mettre d’accord. Chacun a sa petite idée, personne ne kiffe celles des autres.

 

 

L’aspirateur psychique a décidé pour nous. Sans crier gare il s’est déclenché on n’a pas eu le choix on s’est fait aspirer. Ça va vite mais c’est long. D’habitude on se déplace en astral, rapide, c’est sans bouger. À peine parti, tu es arrivé. Cool. Tandis que là, on est dans le monde réel, enfin s’il existe quelque chose de ce type, ce dont je doute. Disons qu’on est dans la même « réalité » que les astronautes cosmonautes spacionautes d’antan.

Mais à la différence de ces derniers, on n’a pas de scaphandre, pas de masque à oxygène, pas de coque métallique autour de nous, pas de réacteur, pas de hublot, rien de ce qui a fait de si belles images au cours des deux siècles derniers. Dans les deux sens du mot. Deux siècles qui furent vraiment les derniers pour la terre.

Autre différence : on est là comme des clampins sans savoir où on va. Mais on y va. On saura où quand on y sera. Immobiles ? Le bruit a couru d’un cœur à l’autre, en un clin d’œil nous avons tous compris que nous n’étions pas aspiré, mais que le monde stellaire courait vers nous, qui restions immobiles : voyageurs de l’espace et du temps, passagers à l’arrêt, invisibles, sans corps.

Aucune matière dense, naturelle ou transformée, n’a pu subsister après la catastrophe. Nous comme le reste, purs esprits, et quand je dis purs j’exagère sans doute. Voici que la Grande Ourse nous environne, éblouis par les étoiles énormes. Une plus petite près d’une très grosse, Alcor près de Mizar, nous filons vers Alcor.

Irons-nous sur la troisième planète, Ur, séjour des Déesses? Non, nous dépassons le Soleil d’Alcor et nous voici perdus dans l’immensité vide de lumière et de matière.

On croit rejoindre l’espace-temps du vide, avant le début…

 

 

 

Le manuscrit s’arrête ici. Émis du futur, il m’est parvenu — je ne sais ni comment ni pourquoi. Je le date dans une fourchette +2200 à +5000. La fourchette est grande, c’est vrai. Pire : je n’en suis même pas sûr. Si ça se trouve, ça vient du passé… Les voyageurs scalaires dont il m’a semblé faire partie ne se sont pas perdus. Ils n’avaient plus de corps, ils ne pouvaient demeurer sous le Soleil d’Alcor. A l’corps. Le Soleil qui a l’corps. Pas comme eux…

Les rescapés sans corps sont allés se nicher sur un voile gazeux entre Alcor et Mizar. Voile invisible pour les invisibles. Immatériel…

Ce voile sans forme s’appelle Sankor. Ils y sont encore.

 

 

 

Garde-toi tant que tu vivras de juger les gens sur la mine.
Jean de La Fontaine