Égarée entre les vignes trop bien ordonnées du pays de Loire et les bois chenus qui furent jadis la frontière mouvante des royaumes de l’ombre, coule cette petite rivière dont le cours capta celui de la paisible Loire : la Cisse. On y pêchait naguère. Les carnets de pêche étaient vendus par les communes où les gardes-pêche passèrent de mode.
On y pêche encore, dit-on, mais par habitude plus que par désir, car les poissons se font rares. Les vieux savent que ce n’est pas pour les brochets qu’on s’attarde sur ces berges. Les vrais pêcheurs, les silencieux, ceux qui ne regardent jamais l’eau sans y voir le reflet de quelque chose d’autre, n’y viennent plus guère. Tous, pourtant, se souviennent des carnets — de ces petits livrets de cuir brun que délivraient les communes ou les gardes-pêche, un droit timbré au silence et à la patience.
Mais tout cela est passé, carnets et gardes-pêche. Sauf un de chaque.
Dans une maison à demi enterrée sous les herbes folles, sur la rive nord de la Cisse, demeure un survivant que le village n’évoque qu’à voix basse : le dernier garde-pêche du Val de Cisse. Il n’a pas de nom, mais plusieurs surnoms : le Taiseux, l’Éclusier, le Gardien, le Veilleur, parfois le Passeur, comme si chacun de ces titres correspondait à une fonction plus ancienne que l’autre. Son carnet, lui, est unique. Un carnet dont la dernière carte ouvre, dit-on, vers l’infra-monde.
En effet, la dernière carte, celle que nul n’ose tourner, ne mène ni au moulin des Landes ni à l’île d’Asnières, mais à une rive plus profonde, plus ancienne, qu’on nommait jadis l’infra-monde. Une fracture dans le cours des eaux, où la Loire elle-même, en un temps trop ancien pour nos archives, aurait cédé son lit à la Cisse, comme on cède un trône à plus jeune et plus fou que soi. Depuis lors, la rivière n’est plus tout à fait de ce monde.
Ceux qui ont entrevu la dernière carte parlent d’un tracé inversé, d’un fleuve qui coule en remontant le temps, vers une source que nul ne doit approcher sans avoir d’abord laissé quelque chose de soi — son nom, son ombre, ou le souvenir de son enfance.
Le Taiseux ne dit rien, pas un mot. Ou très rarement, entre de longs silences. Il attend. Il porte son éternelle veste de toile qui fut verte, aux poches profondes et aux coudes rapiécés de vieux cuir, et ce bonnet de laine noire, tiré bas sur la nuque. Il n’aurait jamais quitté la vallée. Cela n’est pas tout à fait vrai. On l’a vu, il y a longtemps, sur les quais de Tours, un matin de grand brouillard, conversant avec un vieux militaire, cartographe en retraite.
Le garde-pêche du Val de Cisse n’est pas un homme comme les autres. Il connait les noms perdus des bras morts, ceux qui n’apparaissent plus sur les relevés depuis que les moines cartographes ont disparu. Il sait où l’eau se souvient, et où elle oublie. Il connait les heures exactes où la rivière inverse sa respiration — ce frisson presque imperceptible, quand l’air se pose autrement sur la peau, quand la lumière devient stagnante et que même les insectes suspendent leur ballet.
Son savoir, il ne le partage pas. Gardien, il garde. Non seulement les silures, il garde des trésors de mémoire, les confluences anciennes, les seuils, les passes.
Il sait lire les pierres. Pas seulement leur disposition dans le lit de la rivière, mais leur couleur, leur densité de sommeil. Il reconnaît celles qui viennent du fond des eaux, d’une autre nappe, d’un autre monde qui affleure parfois, souvenir noyé.
Et ce carnet. Cuir tanné, bords brûlés, coutures à la main, quand on cousait encore les choses pour qu’elles durent des siècles. Un carnet plutôt mince, une vingtaine de pages à peine, chacune couverte à l’encre brune d’une écriture fine, hiératique. Un carnet de pêche ? Pas vraiment. Plutôt un recueil de passages. Un livre des gués. Des marées invisibles. Un précieux codex.
Le garde-pêche attend les interstices — l’heure exacte entre le dernier rayon et la première étoile, quand le ciel devient laiteux et que la rivière cesse d’appartenir aux hommes. Là, il s’assied sur sa pierre, ouvre le carnet, et murmure une litanie en latin de cuisine, une fausse prière que les corbeaux ne comprennent plus.
Le dernier Gardien n’a pas d’âge. On dirait qu’il a toujours été là, dans un de ces temps annexes qui ne figurent ni sur les cadrans ni dans les almanachs. Les gens du coin disent qu’il est là depuis toujours. Quand d’aventure le Taiseux lâche quelques mots, son regard va toujours au-delà de celui qui l’écoute. Il entend autre chose, un dialogue secret entre les racines et la vase, cette plainte sourde que pousse la rivière quand elle racle un souvenir.
Il sait que sous la Cisse coule une autre Cisse. Une nappe plus grave, plus ancienne, plus calme, accessible à ceux qui renoncent à toute ligne droite. L’infra-monde ne se laisse pas atteindre, sa vérité est enfouie dans le rêve d’un mort.
Une fois, Pierrot, le fils du boulanger a osé s’asseoir près de lui. C’était l’équinoxe. Le Taiseux lui a tendu un galet noir et lisse. Il a dit : « Celui-là vient d’en bas.
– D’en bas où ?
– D’en dessous le dessous.
Puis il s’est tu. C’est tout. Pierrot n’a jamais oublié. Il a grandi, quitté la vallée, vécu sa vie, mais il a gardé ce galet dans un tiroir, et parfois, au cœur des nuits trop calmes, il le sent vibrer contre sa paume.
Il était parti loin, comme tous ceux qui ont peur de trop rester. Pierrot sentait que s’il restait, quelque chose finirait par réclamer son galet. Il l’avait d’abord gardé dans une boîte à trésors d’enfant, parmi quelques billes, une dent de lait, une carte postale écornée. Puis, à l’âge adulte, il a tenté de s’en séparer. Il l’a glissé dans un tiroir, puis dans une boîte à chaussures, puis dans une valise au fond d’une cave. Mais le galet revenait.
Pas au sens littéral — non, il n’était pas fou. Mais chaque fois qu’il rêvait, il rêvait d’eau. D’une eau qui ne coulait pas, qui respirait. D’une rivière sans reflet. Et toujours, dans ces rêves, il sentait la présence du garde-pêche. Non comme un souvenir, mais comme un appel — un regard posé sur lui depuis la berge, immobile, patient.
Le jour de ses quarante ans, il reçut une lettre. Pas d’expéditeur. Une encre brune, quatre mots : « Le carnet t’attend. » Il laissa son travail, coupa son téléphone, acheta un billet de train. Le trajet fut long, surtout vers la fin. Plus il s’approchait de la vallée, plus le monde perdait ses angles, ses vitesses, ses contours nets. À la gare, pas de taxi. Il marcha.
Lorsqu’il arriva au bord de la Cisse, rien n’avait changé. Ou plutôt : tout avait changé, imperceptiblement. Comme si la vallée avait continué de respirer en son absence, mais plus lentement. Le même banc de pierre. Les mêmes peupliers, en plus hauts. Et, sous l’arche d’un vieux saule, la silhouette du garde-pêche.
Le gardien était là. Exactement comme dans son souvenir. Ni plus vieux, ni plus courbé.
Après un silence interminable, le garde-pêche sortit le carnet. Il l’ouvrit à la dernière page — celle que personne, jamais, n’avait vue. – — Tu peux regarder.
Mais il n’ajouta rien. Ni avertissement, ni conseil. Car il savait que ce genre de voyage ne commence qu’en dedans, et que toute parole serait un obstacle. L’homme posa les yeux sur la page. Et quelque chose, aussitôt, céda en lui. Un barrage ancien, invisible, une écluse secrète qu’il portait depuis l’enfance. Il ne lut pas une carte. Il vit une direction.
Pierrot ne sait pas combien de temps il resta là, les yeux posés sur la dernière page. Une minute. Une vie entière. Le monde s’était arrêté. Son cœur aussi. Et il a vu.
Il n’y avait pas de tracé précis, pas de sentier ou d’itinéraire. Juste une forme — fluide, mouvante, comme si l’encre vivante poursuivait son chemin à la surface du papier. Il y reconnut une boucle, un méandre qu’il connaissait sans jamais l’avoir vu. C’était une carte, oui, la carte d’un territoire intérieur. Un galet noir y figurait aussi — posé à l’embranchement de deux lignes de courant. Et plus loin, presque effacé, un nom… un soupir.
Ce qu’il ressentit alors n’était pas une émotion humaine. C’était un glissement. Comme si une main invisible le dénudait de tout ce qu’il croyait être. L’homme qu’il était devenu, avec ses cicatrices, ses habitudes, ses oublis polis, se défit peu à peu, et quelque chose de plus ancien émergea. Quelque chose de plus nu. Il se sentit traversé.
Autour de lui, les contours de la vallée vacillaient doucement. Le saule frémissait d’un feuillage qui n’était plus celui de la saison présente. Le banc de pierre semblait à la fois moussu et neuf, comme s’il venait d’être taillé dans le granit. Il entendait, dans le lointain, des cloches. Mais ce n’étaient pas les cloches d’un clocher. C’était autre chose. Un appel peut-être. Ou une mémoire sonore. Et dans cette résonance-là, il y avait des voix.
Ces voix, il les connaissait sans les avoir jamais entendues. Une tessiture de femme, grave, avec une inflexion qui rappelait celle de sa grand-mère. Un timbre d’homme, profond, calme, inconnu, mais qu’il reconnaissait. Ce n’étaient pas des fantômes. Ils n’étaient ni là, ni ailleurs. Ils étaient juste… en train de l’atteindre. Comme une lumière souterraine, filtrant peu à peu à travers les couches d’oubli.
Alors il comprit : le temps n’avait pas de poids ici. Ce n’était pas une ligne. C’était une nappe. Une eau lente, où les générations se posaient les unes sur les autres, comme des feuilles mortes sur un étang. Et lui, à cet instant, avait percé la surface.
Il ne se retourna pas vers le garde-pêche. Il savait qu’il n’avait plus besoin de lui. L’homme n’avait pas disparu — il était entré dans le silence des choses accomplies. Le carnet, lui, était toujours ouvert sur ses genoux. Mais la page avait changé. À présent, il n’y avait plus de carte. Juste un miroir d’encre dans lequel il se regardait sans se voir. Et derrière ce reflet, très doucement, l’infra-monde ouvrait la porte.
Il ne bougea pas. C’eût été un sacrilège. Car il sentait que même un geste, le plus infime, risquait de briser l’équilibre de cet instant — comme on effleure la surface d’une eau dormante et qu’aussitôt les cercles s’en vont troubler le ciel inversé qu’elle reflète.
Autour de lui, le paysage n’était plus tout à fait le même. Ou plutôt : il était devenu tous les paysages à la fois. Le sentier de sa jeunesse se superposait à celui de l’enfance de son arrière-grand-père. L’ombre du vieux pont effondré réapparaissait à demi, comme dans un palimpseste — une pierre, une arche, une trace, rien de plus, mais cela suffisait. Il voyait là, à deux pas de lui, une silhouette que son esprit reconnaissait comme son oncle, mort sans descendance en 1939, et qui pourtant lui souriait avec la connivence d’un frère.
Rien de cela n’avait le moindre sens. Mais tout était vrai.
Il comprenait enfin que la vallée était un nœud. Non pas un lieu figé, mais un entrecroisement de temps. Un point de condensation où les vivants, les morts, les non-nés et les oubliés circulaient comme les nappes phréatiques d’un même sol. Certains de ces courants ne remontaient plus à la surface depuis des siècles. D’autres surgissaient parfois, en un regard, une odeur, un rêve. Et lui, en ce moment, en était le confluent.
Il se rappelait soudain des gestes qu’il n’avait jamais faits. Une main calleuse vers un attelage. Une marche lente au bord d’un fleuve d’avant les digues. Une voix criant un prénom oublié dans le vent d’hiver. Il portait en lui, à cet instant, des mémoires qui ne lui appartenaient pas, mais qui lui étaient confiées. Non pour les posséder — mais pour les porter un instant, comme on porte une flamme entre deux refuges.
Et il y avait cette sensation nouvelle, bouleversante : celle d’être regardé depuis l’intérieur. Comme si un œil ancien, planté au centre de lui-même, s’ouvrait peu à peu et contemplait, sans jugement, mais avec une immense tendresse, les mille visages qu’il avait portés à travers le temps.
Il ne savait plus s’il était un homme ou un souvenir. Il ne savait plus s’il était là pour découvrir ou pour se rappeler. Mais il ne tremblait pas. Il n’avait pas peur. Car dans ce glissement d’identité, dans ce vertige de simultanéité, il y avait une paix souveraine — la paix de ceux qui savent qu’ils n’ont jamais été seuls. Que d’autres ont veillé avant eux. Que d’autres veillent encore.
Et que, maintenant, c’était son tour de veille.
Mayas et Aztèques divisaient le temps en cinq Soleils. Le Cinquième Soleil tire à sa…
Décodant les notions egyptiennes du KA et du BA, j'ai trouvé des merveilles.
L'électricité était connue des anciens, les centrales tournaient à plein régime...
Pour les rejoindre, tu dois construire le pont toi-même, aucun sorcier n'en fera..
Je n'ai plus aucun contrôle de mon point d'assemblage (PA) et c'est tant mieux.