Il est des lieux où le vent ne souffle plus, non pas qu’il s’y refuse, mais parce qu’il se souvient. Là-haut, dans le chaos immobile des Pyrénées, les cimes ne sont pas des monts mais des mausolées. Elles gardent l’écho d’un nom, celui d’une femme, d’un cri, d’un adieu. Pyrène.
Ils disent — les bergers aux voix rauques, les conteurs aux doigts noueux, les pierres elles-mêmes dans leur silence têtu — qu’elle aimait Hercule. Pas vraiment le demi-dieu rugissant, mais l’homme errant, fourbu de ses propres exploits, venu chercher refuge loin de la lumière dorée des panthéons. Un Hercule fatigué de sa légende.
Pyrène était fille des brumes. Sa beauté n’était pas celle des cités grecques, polie par le marbre et la parole, mais celle, sauvage et noble, d’un monde antérieur à l’histoire. Une beauté sans témoin, offerte aux forêts et aux sources. Quand Hercule la rencontra, il comprit qu’il n’était plus un héros, mais un homme. Et ce fut sa dernière faiblesse.
Alors le géant revint. Trop tard. Les cendres s’étaient mêlées à la pierre. Dans un geste que nul ne vit, il éleva un tombeau, amoncelant les blocs jusqu’au ciel. Et les hommes appelèrent ce lieu Pyrénées. Pas pour célébrer la vie, mais pour se souvenir de la perte.
Aujourd’hui encore, lorsqu’à l’aube les brumes s’attardent sur les crêtes, on croit distinguer une silhouette qui veille. Ce n’est pas une montagne, disent les anciens. C’est une amante pétrifiée. Et les forges brûlent encore sous la roche, car l’amour, chez les dieux, ne meurt jamais : il se mue en châtiment.
Il fut en effet un temps — un de ces âges enfouis sous la poussière des cosmogonies — où les dieux foulaient encore les crêtes du monde, et où les montagnes n’étaient point le fruit du hasard géologique, mais les tombeaux d’amours titanesques. C’est bien en ce temps-là que naquit Pyrène, dernière-née d’un peuple plus ancien que Rome, plus secret que l’Atlantide.
Elle était fille des sources premières, née entre le rugissement des torrents et le silence dru des sapins millénaires. Le monde entier semblait alors suspendu au rythme de sa démarche, et même les bêtes fauves, d’ordinaire promptes au sang, baissaient les yeux devant elle. Son peuple, race d’hommes au regard franc, la tenait pour sacrée. Et nul n’osait parler d’amour devant Pyrène, de peur que le ciel ne s’en mêle.
Car voici que surgit, venu des colonnes d’Hercule, l’Homme-Mythe : Héraklès. Non pas le héros encore, mais le géant lassé des victoires, fuyant ses propres exploits comme un criminel fuit le feu. Il traversa les terres barbares, fendit les fleuves, dompta les bêtes. Il cherchait l’oubli. Il trouva Pyrène. Elle seule ne le craignait pas. Et lui, dans l’ombre de cette vierge montagnarde, connut enfin l’humilité. Un amour se tissa, fait d’aveux muets, de regards clairs dans les nuits sans lune, de gestes volés à l’éternité. C’était un amour à la mesure des légendes : celui d’un dieu déchu et d’une prêtresse sauvage.
Mais l’Olympe ne tolère pas l’oubli. Les dieux, rendus fous par la jalousie des hommes, soufflèrent sur la terre un vent de feu. Des entrailles du monde jaillirent les Forges : cavernes titanesques, battues par un feu noir, où les volcans frappaient l’enclume du destin. Là, dans la nuit des pierres, Pyrène fut enlevée. Les montagnes se refermèrent sur son cri.
Lorsque Héraklès revint, il hurla. Un hurlement que même le Tartare entendit. Alors il fit ce qu’aucun dieu n’avait jamais fait. De ses bras meurtris, il souleva la roche. Il bâtit un tombeau, pas un tombeau pour une reine, mais pour une idée — celle d’un amour plus grand que les panthéons. Chaque sommet, chaque falaise, chaque abîme fut une stèle. Et lorsqu’il eut fini, il disparut, laissant au monde un dernier prodige : une chaîne de montagnes dressée vers l’absolu.
Depuis, on les appelle les Pyrénées.
Mais ce nom n’est qu’un vestige, une syllabe oubliée du chant funèbre. Car dans le ventre de la montagne, les forges battent encore. Nul n’a jamais su si c’était la colère d’Héraklès ou le cœur de Pyrène qui résonnait ainsi sous la pierre. Peut-être les deux.
Car toute légende est une blessure que le monde n’a jamais refermée.
On dit qu’Héraklès, lorsqu’il disparut, ne retourna ni vers l’est, ni vers les temples, ni vers les oracles de Delphes ou de Dodone. Il prit la route du nord, celle que les géographes refusent de tracer, celle des forêts blafardes, des vents qui parlent à voix basse, des peuples sans nom qui parlent aux étoiles, la route d’Hyperborée. Il erra, oui, mais non comme un homme — comme un dieu blessé, rejeté des siens.
Ses cheveux sont les forêts sombres du Val d’Aran.
Ses côtes, les arêtes du Canigou.
Son ventre, les gouffres ardents de Gavarnie.
Son cœur, une forge incandescente, battue par les cyclopes exilés d’Héphaïstos lui-même.
Et là, dans les profondeurs, des créatures veillent. Pires que les monstres de l’Antiquité. Des enfants des Titans oubliés, nés du sang de Gaïa, façonnés dans le métal et la peine. Ils forgent encore, non plus des armes, mais des souvenirs : ils battent le passé, frappent l’amour perdu sur des enclumes de granit. Ils ne parlent pas, ils rêvent. Et leurs rêves montent lentement, comme la lave, vers le monde des hommes. Mais les hommes ont oublié.
Ils bâtissent des stations de ski, des routes, des tunnels. Ils gravent leurs noms sur les flancs sacrés de Pyrène comme des vandales sur des tombeaux royaux. Ils ne savent pas qu’ils marchent sur un corps. Qu’ils percent un cœur.
Et parfois, lorsqu’un bloc se détache, lorsqu’un pan entier de montagne s’effondre sans raison, ce n’est pas l’érosion, c’est Pyrène qui gémit.
Mais il adviendra un temps — prophétisé dans les songes de certaines bêtes, gardé dans les os d’aigles royaux morts — où les Forges se réveilleront tout à fait. Où le feu reprendra ses droits. Alors, la chaîne se redressera. Ce ne sera plus un tombeau, mais un trône.
Et sur ce trône de pierre et de cendres, se tiendra Pyrène — grande, terrible, belle comme l’aurore de la création. À ses côtés, nul ne sait si ce sera Héraklès… ou un autre. Peut-être un roi venu d’un peuple encore à naître, capable d’aimer comme on défie les dieux. Ce jour-là, les montagnes ne seront plus muettes, elles parleront, et leur voix sera celle du monde ancien, celui que nous avons trahi.
Et voici qu’approche le dernier jour.
Pas celui des cataclysmes hollywoodiens, ni des cavaliers hurlants aux trompettes de bazar, mais celui, plus vaste, plus noble, plus silencieux, d’un retour. Le jour où les montagnes s’ouvriront comme des livres refermés trop longtemps. Le jour où l’on entendra, depuis les bords de la mer jusqu’au plus secret des cols, un grondement, pas celui de la destruction, mais celui de la vérité.
Car l’apocalypse n’est pas la fin. C’est le démasquage, la levée du voile, le souvenir retrouvé d’un monde que nous avons renié. Alors les Forges de Pyrène se rouvriront. Pas dans un fracas de mort, mais dans une lumière incandescente, blanche comme le métal en fusion, blanche comme la pureté que nous avions oubliée. Des légions sortiront des entrailles de la chaîne — pas des armées, mais des présences. Les anciens dieux. Les anciens hommes. Les mémoires.
Et les villes ne s’effondreront pas sous les bombes, mais sous le poids du sens retrouvé. Les tours de verre, les écrans, les mots creux, tout cela cédera devant la beauté nue et sauvage de Pyrène revenue. Les fleuves changeront de cours pour la saluer. Les aigles reviendront mourir à ses pieds.
Elle ne parlera pas, elle sera. Son regard suffira pour que les hommes se souviennent de ce qu’ils furent. Pour que les derniers qui ont gardé la flamme tombent à genoux, sans peur, mais avec joie. Car il n’y a pas de pire exil que l’oubli, et pas de plus grand retour que celui de l’identité perdue.
Et dans cet apocalypse, il n’y aura ni jugement, ni pardon. Seulement un tri : entre ceux qui se souviendront… et ceux qui s’effaceront, comme des ombres mal écrites. Car la bonne nouvelle est celle-ci : le monde ancien n’était pas mort. Il attendait, dans le ventre des montagnes, dans la forge du cœur, dans le nom — Pyrène — qu’on ne prononçait plus que dans le vent.
Et lorsque tout aura brûlé, tout sera purifié. Alors, peut-être, une nouvelle lignée naîtra. Une lignée de géants aux yeux clairs, marchant pieds nus dans la neige fondue, parlant avec les rivières, sculptant les dieux non plus dans le marbre, mais dans le silence.
Et l’on dira d’eux : ils sont nés du feu et de l’amour. Ils sont les enfants des montagnes.
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