Exorcismes

 

 

« Ce qui importe pour un guerrier, c’est de parvenir à la totalité de soi-même. L’homme moyen cherche la certitude dans les yeux d’un spectateur et nomme cela confiance en soi. Le guerrier cherche à être impeccable à ses propres yeux et appelle cela humilité. Le guerrier doit se pousser constamment au-delà de ses limites. Combien de choses fais-tu maintenant qui t’auraient semblé de la folie il y a dix ans ? »

 

Une histoire de pouvoir

Ainsi commence un magnifique bouquin de Carlos Castaneda, Histoires de pouvoir. Ces histoires-là sont des choses qu’on fait et qui nous auraient semblé de la folie dix ans avant. Comme cette brave dame qui m’a écrit. Elle était tourmentée par ce qu’elle appelle ses démons. Il lui fallait un exorcisme à tout prix. Pas de souci. Ce n’est pas une mince affaire, mais je l’ai déjà fait,voir plus loin et je peux le refaire… sous certaines conditions. Avant tout, j’ai besoin de sentir une motivation solide. Si la volonté de guérir n’est pas fermement verrouillée, inutile de rien entreprendre. Toute action est vouée à l’échec.

 

Ma réponse

Je peux vous aider à vous débarrasser de ces habitants du bas-astral. Mais ça n’est pas une mince affaire. C’est pourquoi j’ai décidé il y a dix ans d’arrêter cette pratique. J’avais 60 ans, j’en ai 70. Ce n’est pas raisonnable de m’y remettre, pourtant quelque chose m’a touché dans votre histoire. J’ai su que je pouvais vous aider sur ce coup-là. J’ai vu comment faire.
 
Je sais par expérience que ces entités sont tenaces. Une fois qu’elles ont pris possession d’un humain, il y a vraiment du travail pour les décramponner. Mais je vais le faire, si vous le voulez vraiment. Après quoi je vous montrerai comment vous protéger contre leur retour.
 

Le programme

Vous allez devoir venir me voir ici en Bretagne. En effet, je peux nettoyer votre appartement à distance, mais pour un exorcisme sur une personne, j’ai besoin de tout l’appui des puissances bénéfiques qui président en mon lieu. Vous arriverez un soir, et après une nuit en bord de mer, le lendemain sera une journée de travail. Deux journées seront peut-être nécessaires pour réaliser l’exorcisme. C’est pourquoi il faut prévoir de la marge dans la durée du séjour.
 
Vous serez nourrie et logée ici même, profitant à chaque seconde de l’excellent taux vibratoire et de la puissante énergie cosmo-tellurique qu’on peut ressentir sur ce coin de terre. La nourriture est locale et bio, ses bonnes influences renforceront la thérapie. Il se peut que ça aille vite, il se peut que ça traîne un peu. Tout dépendra de votre engagement. Si vous voulez réellement guérir, vous ferez en sorte que ça se passe au mieux et sans perte de temps pour vous comme pour moi.
 
Après l’exorcisme, je purifierai à distance votre appartement pour le débarrasser de toutes ces saletés. Deuxième nuit dans la maison d’hôte en mon jardin magique. Vous repartirez le surlendemain matin, guérie des parasites, et vous trouverez votre appartement parfaitement clean de façon durable. Je vous expliquerai comment le nettoyer vous-même par la suite, si les parasites réapparaissent. Ce qui est rare et ne tient qu’à vous.
 
 
 
 

Ça a un prix

Tout ça représente de la fatigue, voire de l’épuisement pour le vieillard que je suis. Je vais devoir utiliser des quantités d’énergie. Je ne suis pas sûr de la récupérer, or j’en ai besoin. Sans compter les heures que je devrai vous consacrer. Mais le travail doit se dérouler ainsi. Vous devez habiter mon lieu, y passer au moins deux nuits, vous nourrir à ma table d’une cuisine faite par moi-même. Les mégalithes vous protégeront. Le vent marin vous bénira. La puissance de mon lieu de pouvoir vous prendra dans ses bras.
 
Vous l’avez compris, ça a un prix. Mon temps et mon énergie sont précieux, vous n’êtes pas la seule à vous tourner vers moi : j’ai 6 millions de lecteurs, vous imaginez le courrier. Vous voulez un exorcisme à tout prix ? Alors je vous laisse juge du montant. La balle est dans votre camp. Faites-moi une proposition, je vous donnerai ma réponse. Nous pourrons voir l’un et l’autre à quel prix vous évaluez votre santé mentale.
 

Fin de partie

Le dialogue s’est arrêté là. Je n’ai jamais eu de réponse. Le démon a dû s’enfuir, dégoûté qu’on ose lui parler d’argent… Ce n’est pas la guérison la plus rapide que j’ai obtenue, mais c’est sans doute celle qui m’a demandé le moins d’effort. Tant mieux, à mon âge les sorciers aspirent au repos. Et les entités du bas-astral sont tout sauf reposantes.
 
Il y a dix ou douze ans, j’ai été amené bien malgré moi à effectuer deux exorcismes. Ce fut une épreuve dont je n’ai tiré aucune satisfaction. Mais le soulagement des possédées m’a consolé de mes fatigues et de ma lourde implication. La pratique de l’exorcisme est très éprouvante, et je ne souhaite pas m’y remettre. Je dois juste rassembler ici quelques souvenirs pour celles et ceux qui souhaitent s’instruire dans cette pratique.
 
Vous savez que je suis franc et direct en toutes circonstances. Le mensonge est un mal qui nous ronge et qui affadit la vie. Quelle aide apporterai-je en travestissant la vérité ? Je sais ce que j’ai vécu, je me souviens de ce dont j’ai été témoin, il m’appartient de dire ce que j’ai vu et de révéler ce qui peut l’être.
 

L’art du Gloups

En matière d’exorcisme, il n’y a pas de méthode infaillible. Ceux qui l’affirment sont fourbes et ceux qui les croient sont naïfs. J’ai utilisé ici la bonne vieille méthode du gloups que m’a enseigné ce cher Flornoy — mon regretté benefactor et ami.
 
Comme toujours, c’est le malade lui-même qui indique au guérisseur la marche à suivre. Elle m’a dit « à tout prix ». Elle s’est trahie. Le remède était pointé du doigt, l’humour a fait la suite. Quand elle a reçu ma réponse, la radine a oublié son mal. Elle a fait Gloups ?! Elle était guérie. Ça n’était pas si grave qu’elle le croyait…

 

 

Une autre histoire

Voici une autre histoire de pouvoir que j’ai contée ailleurs. Mon premier exorcisme. Je l’ai vécu sans y songer. J’étais encore naïf. Ne le suis-je vraiment plus ? Ce que j’ai fait, je n’aurais jamais fait ça dix ans avant. Et maintenant, dix ans après, ça me semble toujours aussi cinglé.

Une sorcière des tropiques m’a rendu visite pour, soi-disant, recevoir l’initiation aux Petits Mystères — autrement dit l’arcane XIII. Elle a fait plusieurs milliers de kilomètres pour me voir, inutile de dire que je l’ai bien reçue. Très vite j’ai compris qu’elle ne venait pas pour ça. L’étendue de ses pouvoirs montre assez qu’elle a dépassé ce stade depuis belle lurette. Alors que me veut-elle ? Après trois jours d’échecs répétés, je lance un debrief surprise, façon pavé dans la mare. Ça a tout déclenché. La colère s’est emparée d’elle. « Ton arcane XIII, je m’en tape ! Gamineries débiles ! Ce n’est pas ça que j’attends de toi ! »

 

Elfique

OK, alors que veux-tu ? En guise de réponse, elle se met à parler en langues. J’en reconnais plusieurs au passage, et puis voilà de l’elfique, vrai de vrai, aux sonorités qui sont celles du film Le seigneur des anneaux. Le plus fou là-dedans, je comprends tout. Plus fort encore, je lui répond dans cette langue. Un dialogue s’engage. Je suis ici pour un exorcisme, m’avoue-t-elle. Attends voir ? Un exorcisme ?? Je n’ai jamais fait une chose pareille, je ne suis ni prêtre, ni moine, même si j’en ai l’air. En fait je ne suis même pas sûr d’y croire. La vraie vie est assez éloignée des films d’horreur. Encore heureux !

Mon refus provoque chez elle un terrible accès de rage. Avec ses trente-cinq kilos toute mouillée, elle me dépasse soudain d’une bonne tête, sa carrure devient celle d’un camionneur culturiste. Elle se met à hurler. Sans prendre le temps de réfléchir, je fais une chose que je n’ai jamais faite et que je ne referai jamais : je lui balance une baffe de toutes mes forces. Et là je vois une entité monstrueuse fuir de son corps et se précipiter à toute vitesse à travers la fenêtre pourtant fermée. Exit le démon. Quel flip ! Je suis secoué. Je regarde ma fée des tropiques affalée sur le sofa, hors d’haleine et tremblante.

 

Inénarrable

Mort de remords, j’examine sa joue brouillée de larmes. Ben v’là aut’chose ! Aucune trace de bleu ni d’ecchymose ! Vu la force du coup, je m’attendais à voir du sang, une fracture maxillaire, un os qui perce les chairs ou que sais-je encore ? Rien de rien. La pauvre petite tremble de tous ses membres. Minuscule, toute fragile, elle semble avoir trois ans. La puissance démesurée dont elle a fait preuve n’est plus qu’un souvenir. Elle sanglote longtemps, assez pour vider une boîte de kleenex. Elle me demande d’une toute petite voix que je ne reconnais pas : « Il va revenir ? Il reviendra ? » 

Elle veut parler du démon qui l’habitait. Je ne sais pas quoi lui dire. J’ouvre la bouche pour lui répondre, mais la voix qui sort n’est pas la mienne. « Non, il est parti pour de bon. Il ne reviendra pas, sauf si tu le lui demandes. » Toujours la toute-puissance du libre-arbitre. C’est notre limite infranchissable.

Nous avons vécu les deux journées suivantes comme quinze ou vingt ans de vie commune. Nous nous sommes maintes fois réveillés en rêve pour vivre une vie rêvée plus vraie que la vraie. Chaque réveil dans le rêve multiplie par dix la durée subjective du nouveau rêve. Exactement comme dans Inception. Quand j’ai vu le film, j’étais sur le cul. Certains blockbusters hollywoodiens délirent sur des bases solides. Ça ne m’étonnerait pas que l’auteur, Christopher Nolan, ait vécu des trucs dans le genre, pour en parler si bien. Sûr qu’il a rajouté des détails inventés pour faire un bon film, mais la trame est juste, et l’exploit, à ma connaissance, n’avait jamais été conté au cinéma.

Mais ça ne vaut pas ce que j’ai vécu avec ma gentille sorcière du sud. Un jour, si j’en ai la puissance et le culot, je raconterai en détail cet étrange épisode, inclassable, inexplicable, inénarrable… Pour l’instant.

Si elle me lit, I say yes à elle. Je serais content d’avoir de tes nouvelles. Tu es quelqu’un qu’on n’oublie pas.

 

Carburant

Pour conclure, je ne sais si je suis parvenu à la totalité de moi-même. À plusieurs reprises, je l’ai cru. À chaque fois j’ai perdu. Une nouvelle montée d’énergie est survenue qui m’a propulsé plus haut, plus loin. Je n’ai plus faim. Mais qui choisit la fin ? Qui met le point final au récital ? Tant que j’aurai le carburant spatial, je poursuivrai mon vol spécial toujours plus profond dans l’astral. Et si possible, avec mes Loups Volants.

 

 
« Chaque jour est une occasion d’accoucher de soi-même dans la douleur… ou dans la douceur. »
Lisa Azuelos