Les options de sorcier

 

Il en est des pouvoirs comme de l’éveil : ils déboulent sans crier gare, ils s’en vont sans préavis. Donc le guerrier malin veillera à ne pas s’y attacher. Tout attachement est une entrave. Vite dit. Dur à faire. L’ego te bloque. L’ego est ainsi fait qu’il s’attribue tous tes progrès. Bientôt si tu l’écoutes il se dira l’auteur de ton éveil, parce c’est ta priorité. Ce n’est pas la sienne, crois-moi. Ton éveil est la fin de son règne. Si tu y arrives il devra se retirer sur la pointe des pieds. Et ça le fait trop chier.

Le cœur du chemin

Tout attachement est une entrave, d’accord, mais l’absence d’attachement est une plaie vive. Je sais qu’il convient d’effacer son histoire personnelle, je m’y emploie sans pour autant sacrifier mon présent. L’amour est le grand absent du nagualisme, comme il l’est dans le bouddhisme hinayana. Oui, d’accord, mais ici on baigne dans la culture judéo-islamo-chrétienne. On a un cœur et on s’en sert. Pas toujours pour le meilleur, mais enfin on a un cœur. On a cette tradition des cours d’amour et de l’amour courtois. On fait la cour aux femmes. On est galant, on veille sur elle, on est attentionné. Enfin on devrait. Telles sont nos racines occidentales.

Dois-tu au nom de l’impeccabilité vivre en moine jaloux, loin des humains, loin du cœur, plein de rancœur ? Je n’en sais rien. Certains le font. Certains y trouvent leur compte. Je l’ai fait ça ne m’a pas réussi. Mais pas du tout. Nos besoins sont différents car nos défauts ne sont pas les mêmes. Nous avons tous un travail différent, chacun le fait dans son style perso. J’ai choisi, comme Juan Matus, le chemin qui a du cœur. C’est mon choix, ce droit-là n’a rien à voir avec le nagualisme. Pour moi c’est un plus. Pour d’autres ce serait un moins.

Les anciens voyants

Carlito n’a pas suivi ce chemin-là, c’est son choix. Les naguals se suivent et ne se ressemblent guère, comme on peut le voir dans les bouquins de Castaneda qui évoquent quatre générations de naguals. En tout cas, l’attitude détachée qu’il convient d’avoir par rapport aux pouvoirs est une constante du nagualisme. Los viejos videntes, les anciens voyants ont été affamés de pouvoirs — notamment sur la matière — ce qui les a menés vers leur triste destin.

Pauvres fantômes attelés à on ne sait quelle tâche obscure, ils vivent au ralenti une éternité de pacotille, esprits frustrés privés du corps et de ses plaisirs, pourtant toujours reliés à lui et dépendant de sa bonne conservation, quelque part dans les entrailles de la terre, où il attend dans ses bandelettes la triste fin de son enfer, sous la pioche des pilleurs ou la balayette des archéologues… Il y a pillage et pillage. Les motifs diffèrent, mais pour l’ancien voyant le résultat est le même. Adieu Berthe. Chao Manu. Brutalement tiré de ses limbes, le voilà vite propulsé vers le néant du bec de l’Aigle, néant qu’il redoute depuis de bonnes fractions d’éternité à asticoter les asticots. Oui, c’est le monde à l’envers.

 

Dons de pouvoir

Celui qui cherche les pouvoirs est comme celui qui guette l’éveil. La déception sera au rendez-vous. Le guerrier impeccable ne se laisse dévorer par aucune ambition. Humblement il accepte. Il se dévoue à la cause qui est sienne. Il n’a nulle attente pour lui-même, qui appartienne à ce monde des vivants. Il modère ses émotions. Toutes ses émotions. Rester dans la Voie du Milieu. Tranquille, détaché, il ne s’étonne de rien pour pouvoir s’émerveiller de tout. Et aussi, pour ne pas céder à la terreur…

Par rapports aux pouvoirs qu’il reçoit, le guerrier impeccable s’astreint à ne pas sauter de joie quand il les découvre, ainsi qu’à ne pas sombrer dans le désespoir quand ils s’en vont. Car ils s’en vont toujours. Rien ne dure, et quand les pouvoirs refluent, le gourou devient l’escroc. Il change de clientèle et s’adresse aux naïfs. Avec quelques formules bidons et deux-trois tours de passe-passe, il s’assure une clientèle naïve donc facile à satisfaire, craintive donc facile à contrôler, passive donc facile à conserver.

Les dons se transmettent de personne à personne. Mais il s’agit de ne pas se tromper de légataire. Si la personne n’a pas la maîtrise suffisante, ce don peut lui nuire, sinon la tuer. Il m’est arrivé dans le passé de transmettre tel ou tel don à mon insu. Dans plusieurs cas, ça s’est mal passé. La personne qui a reçu le don n’en a pas fait l’usage qui convient. Son don a disparu, la personne a sombré dans la mégalo, la dépression ou la folie. Depuis je sélectionne soigneusement les gens que je reçois. Un simple contact peut suffire pour transmettre. Les dons ressemblent aux virus, ils sont contagieux. Ici les masques FRPFranche Rigolade Permanente ne servent à rien. Ailleurs non plus…

La transmission peut aussi être volontaire et totale. Un guérisseur vieillissant va choisir dans ses proches un petit-fils ou une nièce qui lui semblent doués pour leur transmettre son talent. Il le choisira soigneusement et s’assurera que la charge du pouvoir et les responsabilités énormes qu’il entraîne seront bien gérées par le nouveau guérisseur. Le principal ennemi est lui-même. Son ego va vouloir tirer profit de la situation et redorer son blason. C’est la stratégie habituelle de l’ego. S’attribuer une évolution, un progrès, une réussite comme s’il en était le seul auteur, alors que c’est le contraire. Bien souvent, pour ne pas dire toujours, l’ego est un frein au progrès intérieur, non une aide. Ce serait un crime de ne pas transmettre un atout si précieux.

Comment se passe la transmission ? Le plus simplement du monde. Chaque guérisseur, voyant, prophète ou visionnaire va orchestrer la chose à sa guise. Il n’y a pas de rituel accepté, car en ce domaine rien n’est officiel. Peu d’écrits abordent ces questions. Elles sont secrètes et se passent dans la plus totale intimité. Seuls seront présents donataire et receveur. Point final. Une seule constante : on transmet tout ou rien. Sauf dans le cas des options de sorcier.

 

 

Un pouvoir éventuel

Une option de sorcier est un don de pouvoir qu’un sorcier fait à un protégé — apprenti, patient, ami, etc. Le pouvoir est engrammé dans le corps du sujet, qui n’en sait rien et ne le découvrira éventuellement que s’il en a besoin : c’est un pouvoir virtuel, soumis à conditions d’utilisation. Ce don est discret. Il échappe à la conscience ordinaire, il n’est accessible que par le côté gauche. Seuls les voyants expérimentés savent quand ils donnent ou quand ils reçoivent ce genre de don. Et encore, pas à tous les coups. Ça se passe dans le vivant, ça se fait tout seul, ou plutôt c’est le corps qui le fait. Le mental n’y est pour rien. La générosité non plus. Il n’y a pas d’idée de récompense dans ce genre de don. C’est gratuit. Un jour, si le besoin s’en fait sentir chez le récepteur, ce don sera disponible au bon moment. Mais le don peut aussi rester inconnu et ne jamais servir.

J’ignorais tout à ce sujet jusqu’à l’âge de 20 ans, quand j’ai découvert le processus dans les pages de Castaneda. Des années plus tard, j’ai moi-même reçu plusieurs de ces dons discrets de la part de mon benefactor. Au cours d’un voyage magique en Dordogne, il m’en a dit deux mots. Il a mentionné leur existence sans entrer dans le détail. Pour lui, ça se passe hors du contrôle mental. Inutile donc de chercher à comprendre. D’autant que la conscience du donateur n’enregistre pas ce que fait son corps. Tout vient du corps. Je devrais dire des corps, n’oublions pas les différents corps subtils, corps d’énergie, corps astral, corps du cœur, etc. 

Point d’assemblage

Quand un sorcier est en contact avec un apprenti ou un patient, son corps émet une onde qui décale le point d’assemblage de la personne jusqu’à une position inédite. Elle va lui permettre de parler en langues, de voir l’invisible, de guérir les écrouelles ou de jouer du didgeridoo avec son cul. Non je déconne, mais sait-on jamais ? Ces choses-là sont souvent tellement remplies de drôlerie, un observateur attentif pour s’écrouler de rire à tout bout de champ, tant les synchronicités sont hilarantes. Le Vivant ne manque pas d’humour, peu de comiques sont aussi doués.

Les options de sorcier sont des dons de pouvoir qui peuvent survenir spontanément, quand un pont énergétique suffisamment solide s’est établi entre le demandeur et le sorcier. Les demandes sont rarement formulées, sauf dans le cas du locataire chez Castaneda. On est prié d’ôter ses chaussures en entrant pour ne pas faire entrer la saleté du dehors. La transmission, dans le cas du locataire, se produit en faisant l’amour. Un mode de transmission très utilisé par les gourous…

Le locataire, un ancien voyant qui vient voir les nouveaux naguals pour faire le plein d’énergie, apparaît au donateur sous la forme et dans le sexe qui flatte sa libido. Par exemple, une petite amie disparue dans un accident. Comment résister ? Une chose semblable m’est arrivée jadis. Mon benefactor s’est montré disert et taciturne sur ces questions, ce qui n’était pas son habitude.

L’Intention avec un grand I

Je n’ai commencé à comprendre goutte à goutte que beaucoup plus tard, bien après son départ. Je sais qu’il m’a fait des dons de pouvoirs en grand nombre, mais lui-même le savait-il ? En tout cas, il ne m’a rien transmis à la façon du locataire, ni en usant d’aucun rituel, ni de pentagramme, de bouc, de hibou, de formule magique, de philtres, d’onguents, de tisanes, de potions, non, rien de ce genre. Il m’a fait des dons de pouvoir qui peuvent soudain surgir en moi, mais comment les reconnaître ? Des dons nous arrivent de partout dès que nous sommes aptes à les recevoir. Impossible d’identifier leur provenance. La traçabilité n’est pas de mise ici.

Jusqu’au jour où j’ai découvert, alors que j’en avais grand besoin, que je pouvais déplacer des objets à distance. Autrefois, au cours d’immersion dans des sectes, j’avais pratiqué une technique qui devait permettre de faire décoller un objet au dessus d’une table. On utilisait la volonté pure, afin de donner l’ordre à voix ferme : « Lève-toi ! » Passé l’hilarité du début, j’ai tenté d’y croire. Et j’y ai cru. Mille fois j’ai essayé, convaincu qu’il suffisait de vouloir pour pouvoir. Eh bien non. La volonté ne suffit pas. Il y faut l’intention. Et l’intention personnelle ne suffit pas non plus. Un coup de pouce est nécessaire. L’intervention de l’Intention avec un grand I. Elle décale le point d’assemblage.

Mais ça ne marche pas à tous les coups, c’est ça qui est beau. Le guerrier impeccable n’attend pas de résultat de son action. Il agit comme il respire, sans compter, sans s’épargner. Que ça donne quelque chose ou rien ne dépend pas de son vouloir, mais de la grande Intention là-haut. Ce n’est pas une personne, ce n’est pas un être biologique, c’est une force qui va. Elle va où les guerriers lui font signe. Mais elle est souvent myope… L’intention perso d’un guerrier lui fait signe, ensuite elle vient l’aider ou pas. C’est selon. Selon quoi ? J’en sais rien. Arbitraire divin ?

Shaï Korma

Pourquoi celui-ci est-il gâté et reçoit tout sans effort, pourquoi celle-ci en chie sans horizon, sans amour, sans travail, sans argent et maintenant sans logement ? Arbitraire divin. D’autres diront karma, pas moi. Karma connais pas. Parlez-moi de korma, ça oui, le poulet shaï korma j’adore. Mais karma pas.

Là j’ai glissé un jeu de mot pour initiés. Expliquons le gag. Je sais que ça ne se fait pas, tant pis, une fois n’est pas coutume. Karma pas. Dans le lamaïsme tibétain, le Karmapa est le véritable maître spirituel, équivalent du pape pour les chrétiens. Mais ça c’était avant ! Avant que cet enfoiré de Dalaï Lama ne refuse le vrai Karmapa, en fasse nommer un bidon,  et décide de tirer la couverture à lui. Et dans la couverture, plein de montres suisses. Triste sire. On dirait qu’il se contrefout du lamaïsme. Heureusement que le karma n’existe pas, sinon il serait très mal, le Dalaï. Le bol qu’il a, ma ! Enfoiré !

Notez qu’avoir du bol, pour un tibétain…

Cette doctrine visait à maintenir le peuple dans le droit chemin. C’est une forme de contre-initiation. La doctrine n’a plus pour but l’éveil, mais l’endormissement. Croire au karma empêche l’être de croître en force et en sagesse. Il y perd sa liberté et son courage. Tout lui semble truqué. Certes, ça l’est, mais pas pour nous casser ni pour renforcer notre ego. Le trucage global nous aide à progresser. Le karma pas.Oui je remets ça, désolé, ça m’hilare

Celui qui croit au karma et à ses punitions vit dans l’auto-analyse permanente qui entretient une culpabilité de chaque instant. Un guerrier qui laisse la culpabilité s’emparer de son esprit est un guerrier perdu.

Celui qui croit au karma et à ses récompenses se sent béni pour sa grande vertu alors qu’il n’est qu’un sordide trou du cul. Son ego l’empêche de travailler sur lui-même pour s’élever. Il reste collé à la trame matérielle de la vie comme une mouche sur la glu.

 

 

Filigrane

Donc un jour j’ai pu déplacer un objet et ça a évité un accident. Je n’avais jamais fait une telle chose auparavant. Sans doute ce pouvoir existait en moi de façon latente, il a été réveillé par le besoin vital que j’en avais à ce moment. Oui ça doit être ça. J’allais enterrer la question quand j’ai vu une silhouette transparente en superposition.

J’ai tout de suite reconnu mon benefactor. Il me semble même avoir entendu son rire, comme le corbeau du Val Sans Retour. Mais bon, en tout cas c’était sa signature. Il m’avait fait don jadis de cette position du point d’assemblage qui permet de déplacer les objets à distance. Je n’avais pas ce pouvoir, puisque j’avais essayé comme un taré dans ma secte. C’est un don de pouvoir. Une parfaite option de sorcier.

Oui, au premier exercice de ce nouveau pouvoir, en filigrane, Flornoy m’est apparu. Il m’a fait un clin d’œil. Je venais de découvrir une des options de sorcier qu’il m’a donné. Ce filigrane est la signature du donateur…  Aucun orgueil là-dedans. Un clin d’œil post mortem n’est pas de l’ego d’outre tombe.

J’ai reçu des tas de candidats à l’éveil, je leur transmis plusieurs positions du point d’assemblage. Quand leur point d’assemblage se décalera vers une de ces positions, est-ce que ma silhouette apparaîtra elle aussi, en surimpression transparente ? Le truc du filigrane ne se produit peut-être pas à tous les coups, mais si ça vous arrive, vous allez voir l’effet que ça fait. Rigolo et bouleversant. Surtout quand le donataire est mort. C’est mon cas. J’ai vécu ça longtemps après la mort de mon benefactor. Le choc ! 

Ça nous arrivera peut-être. Vous faire un coucou d’outre-tombe, ça me plairait bien. Qui mourra verra.

…and the world would be as one.
John Lennon