Dès l’enfance, j’écrivais beaucoup, la nuit. D’étranges poèmes que j’ai mis des années à comprendre. C’est pour plus tard que j’écrivais. Pour un vieux, moi peut-être, mais dans longtemps encore :
Ficelle alla cahin-caha
jusqu’à quatre vingt cinq ans
quand il fut bien vieux
il est venu me dire adieu
la terre se ferme sur mes pas
m’attends pas
Je dessinais, aussi. Les motifs réalistes qui venaient au bout de ma brosse ou à la pointe de mon crayon racontaient d’incompréhensibles légendes, que je mis des mois, des années à décrypter. J’étais un visionnaire. J’ai prévu sans m’en douter d’innombrables épisodes décisifs de ma vie future, sans qu’il me soit possible, le plus souvent, de comprendre ces messages autrement qu’après coup.
À trente-huit ans subsistent encore certains textes écrits depuis vingt ans qui me résistent effrontément. (Il me faudra attendre quelques trente ans de plus pour en faire le tour…)
Je me souviens d’avoir lu je ne sais où que toutes les idées d’un homme lui viennent dans les vingt premières années de sa vie. Après, il s’efforce de les comprendre, de les digérer, et dans le meilleur des cas, il les exploite. La plupart des gens les oublient.
Je partage ce point de vue. J’ai même l’impression que les états les plus enviables m’ont été donnés, à titre d’échantillons gratuits, avant l’adolescence.
Extérioriser, se promener hors de son espace physique, se voir de l’extérieur, souvent du dessus, en plongée, je l’ai vécu il y a longtemps. C’était durant les vacances de Pâques 1968. J’ai pieusement conservé les poèmes, dessins et chansons que cet épisode m’inspira.
Par une radieuse après-midi de dimanche pascal, les cloches sonnaient au bourg d’Erquy, je bêchais la terre dans le jardin en pente. Soudain il me parut que la bêche était un prolongement de mon corps, que mes mains sur le manche en bois étaient cette bêche, ainsi que mes bras, mes épaules et mes reins douloureux. Plus je m’observais dans le gazouillis des oiseaux de printemps et le brouillard sonore du carillon, plus il me semblait reculer au-delà de moi-même.
Vint l’instant où je me situais à quatre ou cinq mètres au dessus de mon corps. Je sursautais en me voyant, de dessus, bêchant la terre. Parallèlement, un sentiment d’à quoi bon ? m’envahit, s’imposant à moi au point de me faire voir ma vie, mon action présente, mon moi quotidien comme autant d’inepties sans fondement.
Le jardin où je me trouvais à cet instant offrait une forte déclivité qui m’incitait à m’élever au-dessus de moi, en suivant la pente du terrain. Et dans cet état inédit, j’eus comme une vision des semaines qui venaient. Ce calme olympien d’un dimanche de Pâques me fit entrevoir les agitations frénétiques du mois de mai qui allait suivre.
Alors, tout imprégné de cette frénésie, je regagnais mon corps quasi mort, et dès que je pus rejoindre ma chambre, je me mis à écrire et à peindre. Avec un surprenant recul, une philosophie sereine et détachée, mes poèmes et mes dessins traçaient les évènements de mai 68 et surtout leurs implications sur mon existence future.
(À l’époque je n’en savais rien)
J’étais prévenu, mais comme je ne savais ni le jour ni l’heure, je n’étais pas vacciné. C’est pourquoi le printemps et l’été 68 m’ont fait plonger comme tous ceux de mon âge, sans pouvoir me prévaloir d’un sentiment de déjà vu, déjà vécu qui m’aurait épargné bien des tâtonnements, et sans doute fait gagner plusieurs années d’errance.
Je lisais beaucoup, cherchant à retrouver dans mes lectures des bizarreries comme dans ma vie. D’autres ont-ils vécu les mêmes délires ? Cette question m’a tenaillé longtemps.
Un ami me prêta un livre de Rudolf Steiner. Choc ! Tout à fait ma pointure. Je crois avoir lu la plupart de ses livres. Mais je reviens toujours à L’Initiation, petit livre par le format mais immense par l’effet. Il y a dans ces deux cents pages de quoi nourrir cent ans de méditation.
Steiner fut longtemps mon auteur de chevet. Il ne m’a rien imposé. Doucement, il s’est posé sur moi pour me rappeler nombre d’évidences que j’avais toujours su. Mais la chair oublie vite.
J’ai toujours fuis les gourous comme la peste. J’exécrais ces faux prophètes à qui Nietzsche disait : « Ne faites pas de disciples, vous ne ferez que des zéros. » Ni dieu ni maître. Le seul pouvoir qui m’intéresse est le pouvoir sur moi. (C’est encore mon cas cinquante ans plus tard.)
Quel être sensé se cherche des émules ? Le vrai maître n’est pas celui qui cherche des disciples, mais celui qui cherche à faire de toi ton propre maître.
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