Le touriste

Sur la planète Plug

 

Sur la planète Plug, le jeune µ%# s’ennuie à périr. Métrard, boulard, dodard, la trilogie routinière l’écartèle. Tenace, il a le sentiment d’avoir fait vingt fois le tour de Plug ; ses merveilles, ses plaisirs, ses horreurs, ses coutumes, son savoir, ses techniques et ses sagesses, il a tout vu, tout lu, tout connu, tout vécu.

 

Changer d’air ! C’est le grand problème des voyages / dépaysements : trouver le monde viable. Le monde idoine où « l’on change d’air sans changer d’air« , où l’on change d’ambiance sans changer d’oxygène : un monde différent à l’atmosphère respirable.

À l’Agence de Voyages, on lui a communiqué plusieurs catalogues, classés selon le rapport prix / distance / dépaysement / infrastructure d’accueil. Y figurent toutes les planètes, de la quasi-étoile de première grandeur au plus minable astéroïde, jouissant d’une atmosphère et d’une pesanteur de type P, c’est à dire compatible avec la morphologie pluguienne.

Ensuite, au client de choisir selon ses goûts et ses moyens, le degré de sagesse, le mode de vie, le stade de développement technologique qui lui conviennent. Sans oublier de se renseigner sur les structures d’accueil !

Interrogez n’importe quel Pluguien, demandez-lui : « Avant de partir en voyage, quelle est la première question à poser ? » Il vous répondra du tac au tac : « L’accueil ! » Combien de Pluguiens se sont fait rouler sur ce point par leur agent de voyage ? Beaucoup trop.

 

***

 

Après mûre réflexion, le jeune µ%# a fixé son choix sur une planète de cinquième grandeur, la troisième d’un système de 112e ordre, dans la banlieue d’une galaxie de classe Wx, que les Pluguiens nomment : « galaxie W¤w¤w » et les gens du crû : « la Voie Lactée ».

La planète choisie est de type PPP, comme Possible Pour Pluguien, c’est même la seule de tout le secteur. Système W24/ST161612b, qu’on appelle là-bas le système sol air. Pardon, ça s’écrit « solaire »! Comprends pas…

Cette planète est très loin, donc très dépaysante. Vu les coutumes et les sagesses de l’endroit, le jeune µ%# a tout lieu de croire qu’il ne s’y ennuira pas. Qui mieux est, c’est donné. Le voyage le moins onéreux, compte tenu de l’éloignement. Ça cache sûrement quelque chose. L’accueil ?

Hélas oui. Il est « pour ainsi dire préhistorique« . C’est tout ce qu’annonce le catalogue. Bon, µ%# a tout de même envie d’en savoir davantage. 

 

 

Si je comprends bien, Monsieur µ%#, me dit l’agent de voyage, votre choix s’est porté sur la Planète Bleue, autrement dit ‘la Terre’. Ça vous regarde.

Il m’inquiétait.
Ah bon ? Vous me la déconseillez ?

L’agent de voyage s’éclaircit la gorge.
Au contraire, au contraire ! reprit-il. C’est une expérience enrichissante : dépaysement total garanti ! Oh oui ! Ça…

La connaissance s’acquiert par l’expérience, tout le reste n’est que de l’information.

Albert Einstein


Il toussota encore.
— Par contre, question accueil…
— Justement !
l’interrompis-je. Le dépliant disait…
— Le dépliant ne dit rien parce que ce sont des choses qui ne s’impriment pas. L’accueil sur Terre, cher Monsieur µ%#, est carrément… hum ! disons, barbare. Mais radical !
— Radical ?
— Eh oui. Vous serez tout de suite dans l’ambiance, personne ne vous prendra pour un touriste…

 

***

L’argument me fit fléchir ; il était de poids. Se mêler, incognito, à la foule des Terriens, s’initier sans obstacle à leur rites… et surtout couper à l’inévitable Plug-Hôtel où tout est prévu pour vous replonger dans les routines que vous cherchez à fuir. Atouts rarissimes à notre époque !

Un objection me traversa l’esprit.
Mais, lui demandai-je. Et la langue ?
— Il y en a une bonne tapée sur Terre, Monsieur µ%#. Mais vos accueillants vous apprendront la langue de l’endroit.
— Contre honoraires ?
— Pensez-vous ! pour le voyageur, tout est gratuit là-bas !
— Vous voulez dire… Même la nourriture ? L’hébergement ?
— Tout, vous dis-je. Tout !

 

 

Fabuleux ! C’est Cocagne !  Et tout ça pour un prix si modique ! Sans hésiter, je signai le formulaire.
Comme vous voudrez, soupira l’employé. À présent, vous devez encore me signer ceci
Il me tendit une Décharge en cas d’accident. Je signai sans sourciller.
Et ceci… 
Il me tendit un Formulaire d’abandon de mes biens aux œuvres pluguiennes en cas de disparition. Je signai sans hésiter.
Et encore ça, dit-il en exhibant la Déclaration de départ volontaire et non-contraint. Je signai sans discuter.
Et puis ceci

Il me glissa une Promesse de non-recours judiciaire contre l’agent en cas de mécontentement.
Je levai la tête et le stylo. Cette Terre était donc si dangereuse ?

 

***

 

Paaaaârfait, Monsieur µ%# ! À présent tout est en ordre. Si vous voulez bien me suivre ? m’invita l’agent de voyage en se levant.

Ce type est vraiment un fameux vendeur, et je ne peux m’empêcher d’admirer son savoir-faire. N’empêche que c’est moi qui paye, et c’est moi qui vais me retrouver au fin fond de l’Univers, sur une planète à l’accueil « pour ainsi dire préhistorique« … Pas étonnant que le dépaysement soit garanti !

Arrivé à la salle d’embarquement, l’agent me fait passer par une porte étroite, puis suivre une enfilade de couloirs tortueux et difficiles. Manifestement, il n’y a jamais foule à l’embarquement, dans cette direction.

Si les portes de la perception étaient nettoyées, tout apparaîtrait à l’homme tel qu’il est, infini. Car l’homme s’est enfermé, jusqu’à ce qu’il voie toutes choses par les fentes étroites de sa caverne.

William Blake

 

 

Un sas nous a barré la route. — C’est ici je vous laisse, dit-il en m’embrassant. Bonne chance, Monsieur µ%#.
Il a tourné le volant du sas et j’ai cru qu’il allait pleurer. Puis il m’a poussé. Un bon coup dans le dos. Je suis tombé.

 

 

La chute durait des siècles. Normal, c’est si loin, pensais-je. Ça a duré d’autres siècles. Il faisait sombre, rouge sombre, c’était liquide et c’était chaud. Alors j’ai cessé de tomber, j’avais mal à la tête, aux épaules, aux bras. On me tirait, on me pressait, on me tordait, j’ai senti le sec et le froid et j’ai entendu une montagne blanche qui criait :
C’est un garçon ! Qu’il est beau !

Et plaf ! La montagne m’a jeté sur un Ventre Doux. Après, j’étais au calme.

Je me suis mis à réfléchir. La montagne blanche n’était pas complètement stupide. C’est vrai que j’étais beau. En tout cas, sur Plug, c’est ce qu’on disait de moi. Mais tout de même ! La montagne avait dit : Un garçon !  Drôles de gens. Se pourrait-il qu’ils n’aient jamais vu de Pluguiens sur cette planète perdue ? À part ça, comme je venais de le vérifier, leur accueil touristique est RÉSOLUMENT préhistorique.

Les semaines qui suivirent ne m’ont laissé qu’un souvenir confus. Des tas de montagnes sont venues me faire des tas de grimaces, me bredouiller des sons incompréhensibles et agiter leurs gros doigts sales sous mon nez, tandis que le Ventre Chaud Qui Nourrit leur disait :
Vous savez, il ne voit rien encore… Il est trop petit.

Sur le premier point, le Ventre se trompait : je voyais parfaitement. Heureusement d’ailleurs, vu que j’avais payé pour voir et je n’étais pas venu de si loin pour des prunes. Mais ce que je voyais ne me plaisait quà moitié. Tout le monde, sauf moi, m’apparaissait si énorme ! Vice-versa, ma petitesse avait l’air de les amuser.

En un mot, j’étais la bête curieuse. Dire que l’agent de voyages m’avait juré qu’on ne me prendrait pas pour un touriste ! En revenant, j’irai lui causer : la Terre n’est vraiment pas la planète où les nouveaux venus peuvent passer inaperçus.

 

***

 

Autre chose : j’ai vite découvert que les Terriens savaient faire des tas de trucs, comme marcher, parler, embrasser, attrapper des objets, s’en servir de mille façons passionnantes et inédites, bref, ils se débrouillent plutôt bien, compte tenu de leurs possibilités. Tandis que moi, apparemment pourvu des mêmes capacités physiques, je suis incapable de rien faire d’autre que hurler, dormir, baver, avaler et recracher.

Premier défaut d’adaptation : j’ai des fuites. C’est très désagréable. De temps en temps, le Bon Ventre Chaud change ma couche, c’est toujours un soulagement.

Enfin je passe sur les détails, mais ce fut une rude période. Sans parler de plusieurs montagnes particulièrement bornées qui avaient l’impudence de me répéter : — Oh lé ti mignon! La pas souci le ti bonhomme! La pas d’ennui! Cé bon la vie, hein mon ti père?

Pas d’ennui! Les cuistres! Et mes dents? Ils ne peuvent pas savoir ce que j’en ai bavé quand j’ai percé mes dents!

Et quand je les ai eues, c’est le Ventre Doux qui m’a fait bondir :
Hé bah ça y est ! Il a toutes ses dents de lait !!

Ce qui sous-entendait qu’un jour j’en aurai d’autres. J’ai étouffé un sanglot. Ah, quand je le tiendrai, cet agent de voyage !

La vie, c’est comme une dent D’abord on y a pas pensé, On s’est contenté de mâcher Et puis ça se gâte soudain Ça vous fait mal, et on y tient Et on la soigne et les soucis, Et pour qu’on soit vraiment guéri Il faut vous l’arracher, la vie.

Boris Vian

 

 

 

Petit à petit (c’est le mot!) j’ai appris à marcher, à parler, à embrasser, à attrapper des objets et à m’en servir de mille façons passionnantes et inédites, au grand désespoir du Ventre Voix, que je savais maintenant appeler Maman. Sur ce point l’agence ne m’avait pas trompé : ces multiples apprentissages ne m’ont pas coûté un rotin.monnaie pluguienne

Je grandissais trop vite pour mes habits, trop lentement pour mon gré. Je ne voyais encore que les dessous de table. Vint le jour fatidique ou ma mère (ils disent parfois Maman et parfois Mère, comme ils disent Terriens ou Humains, parce qu’ils sont plutôt compliqués dans l’ensemble) le jour donc où maman m’a parlé de l’école.
Tu vas jouer avec des tas de petits camarades

Horreur ! me dis-je. D’autres touristes ! On veut me parquer !
Et puis tu apprendras plein de choses passionnantes…

Nous y voilà ! pensai-je. Ma mère ne veut plus rien m’apprendre gratis, alors elle m’envoie dans un centre spécialisé où naturellement on me demandera de payer !

Mais non, je m’alarmais pour rien. L’agent de voyages est plus honnête que je l’avais cru. L’école était gratuite, comme tout le reste.

 

***

 

La maternelle, comme on dit ici, est un endroit assez cocasse. On peut y tirer les cheveux des petits, mais pas des grands. On peut peindre ses habits, jouer à croche-patte, à crache-en-l’air-et-dis-qu’il-pleut, à la sourde-oreille, à hurle-en-tapant-des-pieds, à c’est-pas-moi-c’est-lui et à toutes sourtes de passe-temps utiles, que je n’ai pas mis longtemps à apprendre par cœur, et par raison.

Un mercredi, Maman m’a fait découvrir le cinéma. Rox et Rouky, ça s’appelait, le film. Une histoire très réaliste montrant la rencontre d’un Pluguien et d’une Arcturienne, dans un décor qui ressemblait trop à la Terre, et pas assez à ma chère planète d’origine. Pourtant ce film a éveillé en moi une grande nostalgie.

En sortant, je pris sur moi de tout dire à ma mère. Elle seule pouvait comprendre. Du moins c’est ce que je croyais.
Tu viens d’où ?! s’écria-t-elle après mon aveu.
De… d’une planète nommée Plug. Elle est assez connue, ça m’étonnerait que tu n’en aies jamais entendu parler. C’est vrai qu’ici, on est si loin de tout…

 

Rox et Rouky

 

Où as-tu lu des imbécillités de science-fiction ? gronde Maman toute rouge.
Ne crie pas, Maman ! C’est ce film ! C’est Rox ! Il ressemble à un copain de là-bas… Mais si ça te met en colère, je n’en parle plus…
— Et tu feras bien ! continue Maman de sa voix qui fait mal. Je vous demande un peu ! Ça n’a pas cinq ans et ça lit des histoires pour les grands… Et des histoires IDIOTES, par dessus le marché !

Vexé, je suis. Les histoires de Plug ne sont pas plus idiotes que celles d’ici. Loin de là ! Et puis, c’est ma mère qui a choisi le film. J’en avais conclu qu’elle se doutait de quelque chose au sujet de mon origine. Grave désillusion, une fois de plus…

Mais j’ai intérêt à fermer mon bec à propos de Plug. Ça ne plaît pas. Plus tard peut-être ?

 

***

 

Le temps passe. Je réalise un beau matin que j’ai quitté Plug à cause d’une seule routine désagréable : métrard, boulard, dodard. Et qu’est-ce que je découvre sur Terre ? Métro, boulot, dodo. Ironie du sort ! Plus ça change et plus c’est pareil.

Quand à cet agent de malheur qui m’a garanti le dépaysement, je parie qu’il n’a jamais mis les pieds sur Terre. Pfft ! La conscience professionnelle n’est plus ce qu’elle était. Quand je pense que j’ai admiré son savoir-faire ! L’escroc !

Enfin, je fais la connaissance de quelqu’un d’intéressant parmi les touristes de l’école. À sa naissance, une montagne blanche a crié : « C’est une fille ! » Et à chaque fois que je la vois, je meurs d’envie d’ajouter, comme ma montagne blanche à moi : — Qu’elle est belle !

Sans blague, elle est presque aussi jolie que les Arcturiennes sur ma chère Plug. Moins la fourrure, évidemment… Enfin ça, je m’y suis habitué. Les humains disent : « À Rome, on fait comme les Romains. » Moi, je suis chez les Terriens et j’ai intérêt à faire comme eux. Histoire de profiter de mon séjour. Après tout, j’ai payé le prix.

 

 

Donc je la suis partout. Dans la cour à la récré. Dans la rue derrière son père. Au square le mercredi. Je connais ses moindres habitudes et je vais l’attendre à chaque carrefour. Si jamais je la manque, c’est fou ce qu’elle me manque.

Tout bien pesé, à part la fourrure, elle a toutes les qualités d’une Arcturienne. Par exemple, je peux rester des heures assis près d’elle sans lui parler, sans qu’elle me parle, et nous nous comprenons très bien. Comme sur Plug.

C’est la deuxième personne à qui j’ai révélé le lourd secret de mon origine. Après tout, elle n’est pas Terrienne, mais une touriste comme moi.

Un mercredi, au square, nous sommes assis depuis trois bons quarts d’heure sur un banc sans bouger, sans parler, et en ne respirant que le strict nécessaire. Je me lance :
À propos, je t’ai dit que je viens de Plug ?
Sans blague ? Ses yeux étincellent. Tu sais que j’ai toujours rêvé d’y aller ?

Après un silence éloquent, j’ajoute : Et toi ? Tu viens d’où ?
— Oh moi,
fit-elle en soupirant. Je viens de partout, je suis partout. À cause de mon travail…
— Tu veux dire l’école ?
— Non, non… Je parle de mon travail en général
— Ah ? Et qu’est-ce que c’est ? 

Elle fixe le bout de ses souliers sans répondre. Et ça dure. J’essaye de lire ses pensées. Mais c’est fermé.

C’est quoi alors ton travail ?
— À toi, je peux bien le dire. Je suis employée à l’Agence de Voyages. Secteur exotique. Et je m’occupe de… du service après-vente.

 

Une feuille morte, en tourbillonnant, tombe presque à ses pieds. La Terre est très jolie en automne.

 

 

La petite fille reprend : « Dans le secteur exotique, il y a toujours des surprises, tu comprends… Alors les touristes ont besoin de quelqu’un sur place pour les dépanner, le cas échéant… »

J’éclate de rire.
— Dis donc, tu en as mis du temps pour te manifester !
— C’est vrai, reconnut-elle. 

Elle rougit. 
Mais maintenant, je serai toujours près de toi pour t’aider.

La perspective de passer encore de longues années sur Terre avant de revoir ma chère Plug me parut soudain beaucoup plus supportable. En se levant, la petite fille effleura ma joue de ses boucles soyeuses, et la Terre entière se mit à sentir aussi bon que la fourrure d’une Arcturienne.

Décidément l’agent de voyages devient tout à fait sympathique. Comment ai-je pu médire de ses services ?

Depuis ce temps, elle et moi, nous ne nous quittons plus d’une semelle. Jamais plus éloignés l’un de l’autre que de l’épaisseur d’un cheveu. Je commence à me demander si elle aura des vacances, après, pour aller sur Plug… 

Et vient le soir où elle m’apprend qu’il n’y a pas de sortie
C’est le plus grand inconvénient sur Terre, m’explique-t-elle avec sérieux.

Voilà pourquoi le voyage était si bon marché. On m’a vendu un aller simple.

Sans un mot, je lui prends la main, et nous sommes retournés voir Rox et Rouky.

 

 

Futurologie

 

La religion condamne la religion. Ce n’est pas l’école qui est sans Dieu, c’est l’Église qui est sans Dieu.
Alain