Tolstoï et le bonheur

 

« J’ai vécu bien des choses et je crois avoir trouvé ce que requiert le bonheur. Une vie tranquille à la campagne avec la possibilité d’être utile à des gens, leur faire du bien, eux qui n’ont pas l’habitude qu’on leur en fasse. Un travail que l’on espère de quelque utilité et le repos, la nature, les livres, la musique, l’amour d’autrui. Telle est mon idée du bonheur. » (Léon Tolstoï)

 

Triste Tolstoï

Il est vrai que son œuvre romanesque ne respire pas la joie de vivre. Né en 1828 à Isnaïa Poliana, dans la province de Toula, Léon Tolstoï partagea sa vie entre l’exploitation de son domaine familial, de nombreux voyages en Europe et la littérature. 

Il est orgueilleux, plein d’espoir et d’envie en attendant la gloire. Ce qui est vide et vain. En conséquence, il ne s’aime pas. Il ne s’est jamais aimé. « Je suis laid, gauche, malpropre et sans vernis mondain. Je suis irritable, désagréable pour les autres, prétentieux, intolérant et timide comme un enfant. Je suis ignorant. Ce que je sais, je l’ai appris par-ci, par-là, sans suite et encore si peu ! Mais il y a une chose que j’aime plus que le bien : c’est la gloire. Je suis si ambitieux que s’il me fallait choisir entre la gloire et la vertu, je crois bien que je choisirais la première. » (Journal, 7 juillet 1854)

Guerre et Paix, paru en 1867, remporta un immense succès, confirmé par la publication d’Anna Karénine (1875-1877). Léon Tolstoï, le plus grand romancier de la Russie et peut-être du monde selon Tourgueniev, est parvenu, avec Guerre et Paix et Anna Karénine, au sommet de l’art romanesque. (source)

Dans les dernières années de sa vie, il trouve refuge dans sa foi chrétienne et dans les œuvres sociales. « J’ai vécu bien des choses et je crois avoir trouvé ce que requiert le bonheur. » Léon Tolstoï est mort en 1910.

 

Lev Nikolaïevitch

Une force de la nature, une « brute infatigable », ainsi se dépeint-il. Ce titan à qui la vie a tout donné, le génie, la gloire, l’amour, la santé, reste constamment hanté par l’idée de la mort.

Enfant déjà, il éprouve des effrois irraisonnés : « Une terreur glacée s’empare de moi et j’enfouis ma tête sous les couvertures. » Toute sa vie, il côtoie le désespoir, au point qu’il doit retirer une corde de sa chambre, de peur de se pendre.

Tantôt ardent, tantôt abattu, partagé entre son appétit du bonheur, qui gonfle sa création, et une lucidité impitoyable, il dénonce l’illusion du bonheur. 

Léon Tolstoï va s’efforcer d’exorciser ses tourments en s’engageant dans le mariage, dans la création littéraire, dans les activités sociales : jeu dérisoire destiné à tromper l’angoisse de la mort, omniprésente. (source)

Comment concilier son angoisse de la mort et cette inextinguible soif de gloire et de reconnaissance ? La tâche contradictoire était impossible. Il a échoué.

 

Et le bonheur ?

Non, ni Tolstoï ni son œuvre ne respirent la gaité ni la bonne humeur. A-t-il seulement été heureux ? Sincèrement j’en doute. Le malheur se lit sur sa face : méfiance, rejet du monde, Tolstoï est ailleurs. Là où il souffre moins.

De sa jeunesse décousue au mysticisme et des vieux jours, en passant par sa vie de famille dans la propriété d’Iasnaïa Poliana, Tolstoï a eu une vie romanesque digne des personnages qui peuplent ses romans.

La pensée de Tolstoï est empreinte d’une mystique chrétienne intransigeante. Déjà célèbre de son vivant, le romancier s’est ainsi engagé dans de nombreuses controverses à ce sujet avec les intellectuels de son temps. (source)

Par l’intellect, il explore sentiments et passions qu’il raconte à défaut de les vivre. Au lieu d’être au monde, il vivra mille morts. Mais la vraie ne le loupera pas… La camarde n’épargne personne.

Ici Tolstoï a un faux air de Gérard Depardieu qui serait bien dans le rôle… 

Léon Tolstoï et Fiodor Dostoïevski sont connus pour avoir multiplié, dans leurs œuvres monstres, des personnages aux caractères contrastés. 

Au bout du compte et du conte, ce « romancier de l’infini et de la totalité«  n’a gagné ni l’un ni l’autre.

 

À la toute fin

Voyez ici son ultime regret, son ultime souhait pour atteindre le bonheur :

« Et puis, pour couronner le tout, toi pour compagne et des enfants peut-être. Que peut désirer de plus le cœur d’un homme ? » 

Être heureux, vraiment heureux et apaisé. Voilà ce que peut désirer un cœur simple. Et cette simplicité, Léon ne l’a jamais eue. Brut de décoffrage ou dandin superficiel, aventurier de la pantoufle sous la table du nirvana,Léo Ferré il a dansé d’un pied sur l’autre devant le buffet de la vie. A-t-il seulement vécu ? J’en doute. Il a ramé, le bougre. À la toute fin, il a gagné son ultime bataille, se vaincre lui-même. Il s’est trompé jusqu’au bout.

Le bonheur ne se conquiert pas. Il nous tombe dessus quand on est prêt à l’accueillir et l’honorer comme il le mérite.

 

 

La pensée européenne

 

Marguerite_Yourcenar-soleil-couchant-pixabay-skervor-688poMarguerite Yourcenar, 1903-1987

 

…and the world would be as one.
John Lennon