Si triste et sidéral
Il faut être toujours ivre, tout est là ; c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous!
Enivrez-vous
Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge; à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est. Et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront, il est l’heure de s’enivrer ; pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à votre guise. (Charles B)Les petits poèmes en prose

Charles B dit Baudelaire
Beau d’l’air qu’il respire et qu’il nous renvoie chargé d’émoi, (émoi, émoi) Charles B est né, il a vécu, il est mort. Tout ça bien tassé entre 1821 et 1867. Partir à 46 ans vaut-il la peine de naître ? Naître en faisant souffrir, vivre en se faisant souffrir, partir plein de douleurs non digérées, tel fut Charles B, icône de la souffrance.
Baudelaire naît le 9 avril 1821 à Paris. Son père, François Baudelaire, prêtre défroqué pendant la , ancien précepteur, retraité du Sénat, a soixante-deux ans ; Caroline Dufaÿs, sa mère, en a vingt-huit. Quand son père disparaît en 1827, Charles n’a que 6 ans et sa mère 34 ans. Elle se remarie avec un futur général. Charles haïra très vite ce symbole de l’ordre bourgeois.
À vingt-cinq ans, il devient critique d’art avec le Salon de 1845 et le Salon de 1846. Il publie aussi des poèmes dans des revues ainsi qu’une nouvelle, La Fanfarlo. Puis il devient le traducteur attitré d’Edgar Poe (1809-1849).

Révolutionnaire
Brillant quarante-huitard lors de la révolution de 1848, Baudelaire exhorte les rebelles à fusiller son beau-père le général.
L’ivresse du combat est souvent une dépendance puissante et mortelle car la guerre est une drogue.
Un quarante-huitard est un révolutionnaire de 1848, année riche en révolutions en Europe — le « Printemps des peuples » — en France la Révolution française de 1848 en février, les « Journées de Juin », en Allemagne la « Révolution de Mars », etc.
Puis Charles B se lance dans le journalisme : « Il prend conscience des souffrances des déshérités et fonde avec d’autres quarante-huitards, Champfleury et Toubin, une éphémère feuille révolutionnaire, le Salut public. Il fréquente également le peintre Courbet, Poulet-Malassis, son futur éditeur, et le critique littéraire Sainte-Beuve. » (source)
Poète maudit
En 1857,Charles Baudelaire publie Les Fleurs du Mal. Le recueil est jugé immoral et, à l’issue d’un procès, l’auteur et ses éditeurs sont condamnés à des amendes et à la suppression de six poèmes.
Sa carrière littéraire est lancée.
Figure incontournable de la littérature française, Charles Baudelaire a passé presque toute sa vie à Paris, qui fut une source d’inspiration et le théâtre de ses frasques.
Le poète a eu au cours de sa courte vie, pas moins d’une quarantaine de domiciles dans la capitale.
Du quartier latin où il est né et où il passera les vingt premières années de sa vie jusqu’aux cafés des Grands Boulevards en passant par les ruelles de l’île Saint-Louis, le poète n’a cessé d’arpenter les rues parisiennes.
En ce siècle d’urbanisation, Baudelaire a connu trois visages de Paris en mutation : l’ancien Paris, l’époque de la transformation et enfin, le Paris d’Haussmann.
Ville pleine de contrastes, de la grande misère au raffinement luxueux, elle a participé par sa violence et par sa beauté à l’inspiration du poète maudit. (lire la suite)
Vampire
Toi qui, comme un coup de couteau,
Dans mon cœur plaintif es entrée ;
Toi qui, forte comme un troupeau
De démons, vins, folle et parée,
De mon esprit humilié
Faire ton lit et ton domaine ;
Infâme à qui je suis lié
Comme le forçat à la chaîne,
Comme au jeu le joueur têtu,
Comme à la bouteille l’ivrogne,
Comme aux vermines la charogne,
Maudite, maudite sois-tu !
J’ai prié le glaive rapide
De conquérir ma liberté,
Et j’ai dit au poison perfide
De secourir ma lâcheté.
Hélas ! le poison et le glaive
M’ont pris en dédain et m’ont dit :
« Tu n’es pas digne qu’on t’enlève
À ton esclavage maudit,
Imbécile ! — de son empire
Si nos efforts te délivraient,
Tes baisers ressusciteraient
Le cadavre de ton vampire ! »

L’invitation au voyage
Mon enfant, ma soeur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
— Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

L’homme et la mer
Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.
Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton cœur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.
Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !
Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables !
Tel fut Charles B icône de la souffrance
Soixante ans après
J’ai découvert Baudelaire à 15 ans, il est aussitôt devenu mon poète préféré, détrônant Arthur Rimbaud qui avait dégommé Pierre de Ronsard. Soixante ans plus tard, j’ai adoré tant de poètes. Louis Aragon, Paul Valéry, Verlaine, Léo Ferré, la liste est interminable.
Mais plus qu’aucun autre, Baudelaire me prend toujours le cœur. Le prince des poètes. Il est triste, c’est vrai. Moi aussi, je crois. Il est amer, souvent. Moi aussi, je le crains. La comparaison s’arrête ici.
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