Y a-t-il un  âge pour aimer ? Le bébé aime, il est aimé. L’enfant aussi. L’ado ? Euh… c’est plus délicat. Quand on n’aime personne, difficile de sentir l’amour. On sent des tas d’autres trucs, ça oui. Il n’y a pas d’âge pour aimer, j’en suis la preuve vivante. Vivante ? En sursis…

Ça n’aime plus un vieux ? J’y ai cru longtemps. Là j’y suis, je change d’avis. J’aime et je suis aimé. Comme un faux vieux. Dans la rue, j’ai l’air d’un vieux. Ceux qui me connaissent mieux que de vue ne me voient pas ainsi. Ils voient Xavier. Sans âge. Hors d’âge comme l’alcool. Je suis un alcool rare. 

 

Quelle romance ?

À vingt ans, j’étais prof de français à Macao, Chine Portugaise à l’époque. Avec ma future femme. J’enseignais à Santa Rosa de Lima, un collège de Franciscaines missionnaires. Toutes les classes, de la form1 à la form6, soit de la sixième à la première. Je m’y suis bien amusé. Mon côté frenchie soixante-huitard faisait rigoler mes petites élèves. J’avais supprimé l’estrade et mis les écolières en cercle autour de moi. Dès que l’ambiance s’y prêtait, elles n’avaient qu’une seule demande : Sir ! Tell us your romance ! Racontez-nous votre romance !

Quoi ma romance ? Elle n’est pas finie. Mais j’ai compris que pour les Chinois, la romance est la période où on s’aime, c’est à dire avant le mariage. Je tombais des nues. Micha et moi, nous nous sommes aimés un bon quart de siècle, et je la regarde encore avec une immense tendresse. Je me suis souvenu d’un bouquin que j’adore : L’amour et l’occident par Denis de Rougemont. Il explique que cette notion d’amour n’appartient qu’à l’occident. Il y parle de chevalerie, du rôle de la Dame de cour qui fait la dame de cœur, et tous les jouvenceaux lui dédient leur tournois. Tous amoureux d’elle, ils portent ses couleurs en bons chevaliers servants.

Incompréhensible pour mes élèves chinoises. Les réfugiées du Laos, du Cambodge ou du Vietnam avaient connu la colonisation française, les mœurs de chez nous, notre manière d’être. Elles savaient que notre conception de l’amour est profonde et remonte au moyen âge. Qui comme on sait n’existe pas.

 

Denis de Rougemont, L’amour et l’occident

 

Hommes de boue

Depuis que j’ai pris conscience de cette profonde révolution, un poids me hante et m’allège en même temps. J’ai changé. Je me suis changé. Le dégoût et la haine de moi-même me coupait de mon enfance et de tous mes âges. Ces émotions négatives sont mortes. Je suis dans un corps physique que je connais et que je maîtrise. Les irruptions de violence dues à mes alliés intérieurs ne sont plus. Et je n’en porte pas le deuil. Je vis. Je revis. J’exulte de vivre.

Mon âme passe de plus en plus de temps à l’intérieur de moi, comme une super alliée. Nous nous parlons. C’est si grisant !

Refuser les responsabilités imbéciles, souvent dégradantes, que nous impose ce monde factice. Suivre à pas comptés la discipline intérieure de l’éveil : agir sans attendre d’autre récompense que le bonheur d’agir. 

J’ai passé ma vie dans l’action belle et nette. Soixante dix sept ans d’action pure et désintéressée finit par faire un homme debout. Et pas un homme de boue dans la fange du système.

C’est grâce à l’art d’aimer. C’est un art véritable, le plus beau de tous. On ne nous demande pas d’aimer tout le monde. Mais ceux qu’on aime, pour eux, on va jusqu’au bout. Sans boue. Debout. L’art d’aimer diffère grandement de l’amour chrétien. Aime ton prochain quel qu’il soit. Même Hitler. Même Staline. Même Pompidou. Même ton curé pédophile.

Si aimer est un art, c’est par les choix du cœur. Le discernement du corps subtil. L’approbation de l’aura. Le cœur choisit, la raison ne s’en mêle surtout pas. Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. 

 

Blaise Pascal, Pensées

 

Et je m’aime

Si j’ai pu développer le rêve partagé, si j’ai pu insuffler le rêve réel dans des cœurs ouverts, c’est grâce à l’art d’aimer. Jusqu’ici je partageais les rêves avec une autre personne, une seule. Et cette opportunité m’a été offerte. J’ai réuni des rêveurs, ou plutôt j’ai invité des volontaires. Ils se sont réunis eux-mêmes. Ont-ils vécu ce que leurs rêves racontent ? Difficile à dire. Ai-je tissé la trame qui les a tous guidés ? Encore plus difficile à savoir.

Ce monde est faux, je me tue à le dire. L’autre monde au sein duquel nous avons rêvé est-il plus ou moins faux que celui où nous sommes parqués ? Comment le savoir avec certitude ? Il se peut que chaque rêveur ait accroché les bribes d’une vie qui n’est pas la sienne. Il se peut que le choix de ces vies ait été guidé. Par moi ? C’est à mon insu. Par une puissance beaucoup plus grande ? Je le crois.

Grâce à vous tous, grâce à l’aventure inouïe où nous nous sommes plongés… je m’aime enfin ! Merci le Vivant. Merci infiniment. Une autre vie commence pour moi. Je vous souhaite d’avoir cette chance.

 

Cinq rêveurs, cinq ombres et tant de lumière !

 

Tel que je suis

Je m’aime tel que je suis, totalement. Y compris les deux trois gredins qui ont pris refuge dans mon tentacule ventral. Des entités. Des alliés au sens castanedien. Des guerriers d’en dessous qui nous affrontent pour rester sur ce plan qui leur plaît. Tous, nous tentons de nous élever au plan supérieur. Règle multiverselle.néologisme, adj. « du multivers »

Ces alliés sont du feu, nous sommes de l’eau à 90%. L’eau éteint le feu. Leur feu brûle encore dans mon corps. Parfois il sort.  Quelques monstres jaillissent alors par le sommet de mon crâne. Pas beaux à voir, m’a-t-on dit. Je ne les vois pas, je suis bien le seul. La terreur s’empare des spectateurs. Certains se mettent à hurler.

S’aimer tel qu’on est, non tel qu’on voudrait être, est l’exploit le plus difficile que j’ai affronté. J’y suis parvenu. C’est définitif. Il m’a fallu une longue vie pour accomplir ça : j’y suis, j’y reste. Je suis aimable, aimant, attachant, détaché. Et je suis terrifiant. Et je l’accepte.

 

L’auteur

 

« Refais de moi l’enfant que je fus, ne serait-ce que pour un soir » dit un Psaume biblique. Ce soir-là, pour moi, a duré cinq ans. J’ai retrouvé le bébé que je fus, l’enfant oublié. Je me connais tel que je suis, non tel que je voudrais être. Cinq ans pour une telle conquête, est-ce si cher payé ?

 

La vie récompense toujours l’amour

 

Xavier Séguin

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Xavier Séguin

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