La très grande main

 

Oui, je me plains souvent. Que mes lecteurs me pardonnent. Les épreuves que je traverse seront vécues par d’autres, je me dis qu’ils seront contents de trouver le récit de cette expérience. Je sais qu’elle finira bien. Ça peut les aider. Leur ôter le doute. Les soutenir dans ces moments pénibles.

 

À force

Pourtant j’habite le plus beau village côtier de Bretagne. De France. Du monde. N’empêche. J’ai trop souffert ces dernières années pour un résultat encore attendu. J’émerge à peine.

À force de m’éclater en astral de jour comme de nuit, à force de fuir cette planète bidon et les extraterrestres qui l’habitent, à force de n’être qu’une ombre parmi les ombres, un nombre parmi les nombres, Je fus zombi parmi les zombis.

À force de ne voir que l’envers du décor, je me suis perdu.

J’étais pur et dur, je suis mou caoutchouc. J’étais fort et fringant, je suis un foutu fou follement foutu. J’étais gentil avec moi-même et avec ceux que j’aime, me voici con, re-con, toujours plus con. Nul ami de mon âge demeure, ils ne sont plus. Me voici dernier vivant dans leur cercle de tombes. Où chercher ? Comment me retrouver ?

Tantôt je ris, tantôt je crie. Tantôt j’ai peur, tantôt je pleure. Je ne viens jamais où je m’attends, toujours à contretemps.

 

D’autres en moi

J’ouvre la bouche, c’est un autre qui parle en moi. Et c’est lui qu’on entend. Je le vois. Je le crois. Il fait de moi ce qu’il veut. Pire encore, ils sont plusieurs. Des légions de toqués hurlant de concert dans un vacarme assourdissant. J’ai la vue basse, je n’entends plus.

Ils me parlent par ma bouche. Dedans quand ils me touchent, chaque mouche de leurs doigts de feu me brûle atrocement. Mourir ? Pourquoi pas ? Le suicide m’est interdit. J’ai quelque chose à faire ici qui justifie cette longue présence. Justifie-t-elle cette longue souffrance ?

Je relativise : les grandes douleurs, dit-on, sont muettes. Les miennes ont l’air bénignes puisque j’en parle à tous les vents. Je me plains comme un bébé braille. Je me lamente à la nuit tombée comme les lamantins du vieux port. Je sanglote au petit jour sur mon oreiller trempé par les pleurs de la nuit.

 

 

En ruines

Le vieux port est ruiné, je suis comme lui. Non d’argent, mais ruiné d’envie. Dans vie. Pas de vie sans mort au bout. Le bout vient plus ou moins vite et jamais quand on veut. Quand il viendra, on n’en voudra pas. Saloperie de chienne de vie et sa gueuse de mort !

Des voix m’ont guidé dès l’enfance. Je n’avais qu’à choisir d’écouter telle ou telle voix ou de faire le sourd. Ou de n’en écouter aucune pour agir à mon idée. Des voix m’ont grondé, rabroué, encouragé, félicité pour tout ce que j’ai fait. Toutes ensemble, aucune d’accord avec une autre.

Conscience morale ? Moi qui me parle à moi-même ? Non pas. Elles parlent trop distinctement. Des voix toutes différentes que je reconnais aussitôt. Elles se disputent. Elles affirment des avis contraires qu’elles soutiennent avec véhémence.

 

Galère encore

Je ne sais plus écrire : impossible de relire mes gribouillis. Sur un clavier c’est pire. À croire que le clavier délire. Que le Xavier délire. Sauf qu’il y a plus d’un Xavier sous ma casquette.

Galère d’été, galère d’hiver,voir RUTEBEUF c’est toujours moi le galérien.

Je n’avais plus le moindre espoir de me sortir de l’abrutissement qui m’écrasait. La perte de moi-même semblait inscrite dans mes gènes. Inéluctable, elle menait direct au tombeau sans passer par la case rémission.

 

Ouvert en grand

Alors s’est ouvert mon chakra du cœur. Il était temps. L’amour afflue. Qui l’eut cru? Si vraiment ça marche comme je le sens, merci le Vivant! Mille mercis! Oui j’ai souffert mais là c’est fini. Je retrouve l’énergie flamboyante de mes quarante ans, dans une version très améliorée.

La vision que j’embrasse est bien plus vaste. La clarté d’esprit plus nette et de beaucoup. La compréhension devient fraternelle, chaude et accueillante. Je déborde d’affection pour tous et pour moi-même.

Incroyable : je m’aime! Je m’offre des pensées douces, la compassion, je me chuchote des encouragements quand la pente est raide, des compliments quand j’arrive au sommet. Une telle tendresse à mon égard m’est inconnue depuis des lustres.

Faux : depuis toujours. L’ex-amour de moi-même n’était que pur ego. Fatuité, dédain, orgueil et bouffissure. Me voici moi-même, le vrai moi m’aime, simple bonheur de vivre encore et de connaître mon histoire jusqu’à la fin.merci Louis Aragon

Une telle félicité ! S’aimer ouvre la porte à l’amour. (John Seiki)

 

 

Main d’amour

Allongé dans mon lit pour une sieste sans sommeil, j’ai soudain le revécu d’une émotion enfantine, j’avais moins de dix ans. Je me voyais tout nu au creux d’une main aimante. Une main géante et pas gênante. Un main d’amour pur qui ruisselait en moi, pure douche de bonheur sans voile et d’extase nirvanique.

Combien de fois ai-je vécu ce rêve réel quand j’étais tout petit! Réconfort impossible à dire ou à décrire. Ce bonheur-là, cadeau d’en haut, faisait un héros d’un nabot. Je n’avais rien d’autre à faire que me pelotonner pour conquérir l’immensité.

Le héros qui ne dort pas mais qui est mieux que dans ses rêves. Le monde extérieur m’était incompréhensible. Je le jugeais dangereux. Mais là, au creux de cette paume édredon, le petit enfant devient géant.

Tout à l’heure, allongé sur mon lit sans dormir, j’ai voulu chanter mon bonheur de vivre. Ce fut Suzanne de Cohen, dans la version française de Graeme Allwright.

Et ma voix est sorti si grave et puissante, j’ai su que mon chakra de la gorge s’était ouvert en grand !

…Si j’avais eu pareil organe à 20 ans, j’aurais fait chanteur !

 

Suzanne

Suzanne t’emmène
Écouter les sirènes
Elle te prend par la main
Pour passer une nuit sans fin
Tu sais qu’elle est à moitié folle
C’est pourquoi tu veux rester
Sur un plateau d’argent
Elle te sert du thé au jasmin
Et quand tu voudrais lui dire
Que tu n’as pas d’amour pour elle
Elle t’appelle dans ses ondes
Et tu laisses la mer répondre
Que depuis toujours tu l’aimes

Tu veux rester à ses côtés
Maintenant tu n’as plus peur de voyager
Les yeux fermés
Une flamme brûle dans ton cœur

 

Graeme Allwright (1927 – 2020)

 

Leonard Cohen (1934 – 2016)

 

L’auteur

 

Il y a deux histoires : l’histoire officielle, menteuse; puis l’histoire secrète, où sont les véritables causes des événements.
Honoré de Balzac