Le sens de la douleur

 

Physique ou morale, la douleur peut être si violente qu’elle donne envie de mourir. Quand l’opium ou la morphine ne peuvent plus la calmer, le dernier recours est la fuite : sortir de son corps pour ne plus souffrir. On le fait toutes les nuits dans le brouillard des rêves. Les initiés le font à volonté.

 

Les vivants et les morts

Pour le commun des mortels, la sortie de corps consciente ne peut s’obtenir qu’en se donnant la mort. Mais le suicide a un grave inconvénient, il est irréversible.

Chaque homme est seul et tous se fichent de tous. Et nos douleurs sont une île déserte. (Albert Cohen)

 

C’est un aller-simple pour l’au-delà. On ne revient pas du monde des morts. Il y a bien quelques exceptions mythologiques ou littéraires. Elles ne sont là que pour confirmer la règle. Si tu es vivant, tu mourras un jour, c’est inéluctable. Même si tu refuses d’envisager cette désagréable occurrence.

Mais alors, que nous arrive-t-il après la mort? La paix? Le néant? Vous le saurez bien assez tôt…

 

Donne-nous la paix

Donne-nous la paix? Ou fiche-nous la paix ? Soyons sérieux. Trouve-t-on la paix au cœur de la souffrance ? Elle est une guerre de chaque instant. Elle fait du corps son champ de bataille. Terrain miné, éventré par les bombes, semé de décombres et de chairs calcinées, corps de souffrance en offrande, corps intense, corps qui s’ouvre et laisse partir l’esprit, l’atman, l’aura.

Le corps subtil et la conscience de soi rejoignent l’âme, notre aura. Toutes les trois s’envolent vers la lumière de l’entre-vies, la gloire de l’entre-monde, que les guerriers du nagual appellent le bec de l’Aigle.

Ce processus semble réservé à une élite, pourtant il confine au suicide. Il revient ni plus ni moins à lâcher la proie pour l’ombre. La proie c’est la vie physique, et l’ombre est celle de la mort. Et comme disait Libellule, quand on est mort, c’est pour longtemps. (source)Les aventures de Gil Jourdan par Maurice Tillieux

 

Bien réel

Voici dans leur vocabulaire étrangement inhumain ce que les médecins pensent de la douleur. Elle correspond à une fonction biologique qui est un mécanisme d’alarme dont le rôle est de détecter des stimulations internes (d’origine viscérale) ou externes (cutanées) dont l’intensité menace l’intégrité physique de l’individu. Ce système neurophysiologique de protection est utile à l’organisme, car il informe immédiatement et avec précision le patient d’un dysfonctionnement. (source)

Inhumain comme l’hôpital, comme les médicaments allopathiques, comme la vaccination obligatoire et comme les traitements psychiatriques. Inhumains mais pourtant bien réels. Tout le monde ne veut pas s’en remettre aux guérisseurs. Tant mieux, ils sont trop peu chez nous…

 

 

Paradoxe

Aussi la douleur est-elle un paradoxe. Quand elle est si violente que rien ne peut l’endiguer, elle met en danger la survie du corps, alors que sa finalité est au contraire de le protéger. La douleur physique vise à prolonger la vie en pointant un dysfonctionnement. Ainsi pouvons-nous y remédier.

Mais quand les remèdes ne peuvent soigner la cause de la douleur, quand les drogues et l’alcool ne peuvent l’effacer, ce qui était censé nous sauver devient ce qui nous perd. Pas possible! Il doit y avoir une autre explication. La douleur doit avoir une autre utilité.

J’ai traversé des douleurs si intenses que ma seule issue était la sortie de corps. Quitter d’urgence la douleur, cette prison. Dès l’instant où je suis pur esprit, la douleur s’efface; son souvenir aussitôt disparaît. La vie hors du corps est félicité sans pareille. Je me souviens de cette curieuse antienne qu’on chantait dans les allées du paradis, quand j’y étais, jadis: Ode aux morts. Je la citerai en fin d’article. Oui, je fus un mort reconnaissant. Such a grateful dead I’ve been.

 

Prendre ta douleur

On peut prendre la douleur d’autrui sans pour autant la garder en soi-même. Ni la ressentir ne serait-ce qu’un instant. On l’aspire avec notre peau, avec quelque chose dans notre peau. On l’aspire assez pour la faire sortir du corps du malade, pas assez pour que la douleur entre en contact avec notre peau.

On peut gérer très finement les fluctuations de l’énergie, de cette énergie particulière qu’on a appelé le Ki ou Chi, vril, mana, influx, pouvoir, rayonnement, magnétisme, énergie subtile, énergie d’éveil, voire la Force dans Star Wars. Toutes ces jolies étiquettes, et bien d’autres encore, ornent le même flacon. Cette énergie subtile est la source même de la vie. Chaque époque croit la découvrir, toutes les civilisations antiques l’ont connu.

 

Comprendre pour guérir

La douleur est un influx nerveux que détecté par le système nerveux central ou périphérique, et que le cerveau et la moelle épinière transforment en sensation plus ou moins aiguë. La douleur n’a pas d’existence matérielle. Ou plutôt si, au même titre que la lumière, une dualité onde-corpuscule, comme l’a montré Louis de Broglie avec la dualité onde-corpuscule. (source)

Voyageant le long des câbles électriques que sont nos nerfs, la douleur est une onde. C’est aussi un flux de particules. En émettant une onde inverse équivalente, il est théoriquement possible de l’annuler.

C’est le talent du guérisseur. Mais s’il est conscient de la nécessité réelle de la douleur, le guérisseur ne se contentera pas de l’annuler la douleur. Le danger serait de supprimer un signal salvateur. Il s’efforcera de faire surgir chez le consultant la cause profonde de cette douleur. S’agit-il d’un signal vital ou de tout autre chose?

 

 

Ceux qui guérissent

Certains humains sont passés de la théorie à la pratique. L’esprit peut faire ça. Des yogis, des fakirs, des guérisseurs ou des pénitents y sont parvenus et y parviennent encore. Ainsi que des adeptes du vaudou ou d’autres spiritualités animistes comparables qui répètent cette prouesse lors de transes collectives ou d’hypnose. Les guerriers sioux le font par la Danse du Soleil. Pour eux, la Danse du Soleil n’est pas ce que les occidentaux imaginent : un rituel masochiste destiné à prouver qu’on est un homme. Le Sioux la pratique car il est en quête de vision.

Du point de vue des Sioux, une vision doit se mériter. La Danse du Soleil serait donc une épreuve purificatrice du genre : « Maintenant que j’en ai bien chié, je mérite une réponse à ma question et / ou que mon vœu soit exaucé. » Partout dans le monde, les pèlerinages sont faits pour ça. La Mecque, Amarnath, Lourdes, Compostelle, Medjugorje, Saut d’Eau en Haïti, Notre Dame de Guadalupe à Mexico, des milliers d’autres, chaque fois des épreuves physiques ou morales sont le prélude obligé à la quête de vision, de guérison ou de tout autre vœu.

 

Danse du Soleil

La Danse du Soleil a une autre fonction, qui vient s’ajouter à celles que je viens d’évoquer.  Sortir de son corps sans risquer la mort. C’est ainsi que j’ai pratiqué les sweat lodges, quand la douleur cuisante de la vapeur sur les épaules nues provoque la sortie de corps de tous les guerriers présents dans la hutte. l’un après l’autre, nous nous retrouvons dans nos corps subtils en train de planer au-dessus de la hutte. Moments de grande hilarité. C’est tellement irréel, tellement magique, mieux vaut en rire.

Modération de l’arcane XIIII Tempérance. Distanciation. Banalisation du miracle. À partir de cet arcane, le chemin va devenir celui de tous les possibles. Il grimpe raide, il est difficile, acrobatique même, et souvent dangereux. Mais aussi quel bonheur de côtoyer les abîmes et de tutoyer les cimes ! En prenant soin toutefois de ne pas céder à l’ivresse. Relativiser. Cultiver l’humilité. Ne pas attribuer cette grâce à nos mérites. Ils ne comptent pas. Ils ont leur utilité, bien sûr. Mais comme de nos actions, n’en attendons aucun résultat. Dans la philosophie du nagual, il n’y a pas de dieu, pas de Source, consciente ou non. Il n’y a que l’Énergie et l’Intention. L’Énergie est aveugle, l’Intention est sourde. La prière est donc vaine. Seule nous protège notre intention.

 

 

Le guérisseur intérieur

Au delà de ces extrêmes, je suis sûr que nous pouvons tous nous guérir nous-mêmes. Je crois au guérisseur intérieur. Nous en avons tous un, mais fonctionne-t-il? La science médicale, disons l’art médical, même pas: la médecine évoque nos défenses immunitaires.

C’est une vision réductrice. Nous possédons des atouts plus considérables que ce mécanisme physico-chimique. Je veux parler des forces de l’esprit. Attention, ne pas confondre avec le pauvre mental. L’esprit peut rendre parfait le corps physique, en corriger les insuffisances, en compléter les manques et restaurer son fonctionnement optimal. Le mental, autre nom de l’ego, est un piège sans issue pour ceux qui cherchent l’éveil.

En une vie entière de pratique de la guérison, j’ai constaté le bien-fondé de cette conviction. Pour guérir, il faut le vouloir à fond. La volonté la plus puissante ne s’origine pas dans le mental. Son siège n’est pas la tête, mais le corps profond. Les pouvoirs du ventre, notamment du colon, sont considérables. Notre époque trop scientiste et rationnelle a le grand tort de négliger ce fait.

 

Dépasser la douleur

La douleur est aussi faite pour être dépassée. Elle nous entraîne vers les profondeurs les plus obscure de notre être. Infréquentable. On a si souvent entendu cette ânerie: « si tu touches le fond, donne un coup de pied et tu remonteras à la surface. » Mouais…

M’est avis que c’est tout le contraire. Stephen Jourdain m’a convaincu. Il dit ceci: « Quand on touche le fond, il ne faut surtout pas remonter. Il faut creuser. Descendre encore. Il y a un double fond. »

Si tu remontes, une fois de plus ta douleur n’aura servi à rien. Il te faudra encore et encore descendre au sous-sol de la cave avec les rats. Encore en chier pour rien. Sous ta douleur, sous le fond du fond, sous l’enfer de l’émotionnel tu trouveras un paradis: l’énergie. Sa zone est juste en dessous de l’émotionnel. Voilà pourquoi si peu d’humains n’y sont jamais allés. Quelle erreur!

Au-delà de la douleur naît une compréhension plus vaste de notre place dans l’univers. De quoi remettre les choses en place et les pendules à l’heure. Humilité, ô ma règle, ô mon bouclier ! En tant qu’humain, je ne suis rien. Hors de l’Amour, mon existence est insignifiante. Hors de l’Amour, tout se dilue, tout s’efface. Et ce chemin direct vers l’amour inconditionnel se trouve au cœur de la douleur.

 

 

Trouver la félicité

Aucun masochisme là-dedans. On ne recherche pas la douleur comme d’autres recherchent le plaisir. On ne s’y complaît pas comme le ferait le masochiste. Dès qu’elle survient, on s’attache à la dépasser pour la sublimer, la faire disparaître, la faire se changer en autre chose, un sentiment global, chaleureux: l’offertoire.

Ainsi pénètre-t-on au cœur de la douleur. Sans anesthésie, on lui fait face, on l’affronte comme une bête sauvage. On lui donne l’amour qui lui manque. Aimer sa douleur comme on aime le chemin. L’accepter non pas pour ce qu’elle est, mais pour là où elle conduit.

Ce faisant, on la décale jusqu’à la rendre inoffensive. Ses griffes sont encore dans ma chair, ses crocs me déchirent encore, mais je suis déjà ailleurs. Je sens toujours la douleur, oui, mais comme j’ai choisi de m’en foutre, je m’en fous.

 

Agneau de Dieu

Les soufis adeptes de la voie du blâme l’utilise à cette fin. Au-delà de la douleur, il y a l’hyper-jouissance de la félicité totale. Le fameux syndrome du christ en croix. Avec la vie, le christ donne ses souffrances pour ôter celles de l’humanité. L’imitation de Jésus a poussé des mystiques chrétiens à s’infliger le cilice, le fouet, les hameçons dans les chairs et autres joyeusetés. La différence avec Sun Dance, c’est l’excès de masochisme. Une perversion qui souille au lieu de purifier.

Le mystique auto-torturé devient l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. « Agnus Dei qui tollis peccata mundi, dona nobis pacem. »  Cet agneau-là ne fabrique-t-il pas des moutons? Pais mes agneaux, pais mes brebis, dit le bon pasteur. Super grégaires, les moutons suivent le troupeau quoi qu’il arrive, quitte à se précipiter du haut d’une falaise à la suite du bélier dominant qui a perdu la raison.

Guerriers, ils ne sont pas. Les moutons préfèrent une mort certaine plutôt qu’affronter un danger.

Faut-il pleurer, faut-il en rire?
Font-ils envie ou bien pitié?
Je n’ai pas le cœur à le dire

On ne voit pas le temps passer

(Jean Ferrat — Bernard Bernarde)

 

Ils sont morts

Quand on est mort, quelque soit nos efforts, on reste mort. D’aucuns s’imaginent que les morts peuvent revenir. Qu’ils nous parlent si on sait les écouter. Je l’ai moi-même vécu avec mes deux meilleurs amis. Rêve réel ou délire émotionnel? Pourquoi sont-ils partis? Savent-ils que sans eux, le monde ne ressemble à rien?

Libre à chacun de croire ce qu’il veut. La loi est dure, mais c’est la loi. Laissons les morts enterrer les morts, il y a bien assez à faire pour les vivants. L’autre monde, s’il existe, possède une frontière infranchissable. Autant se faire une raison dès maintenant. Je dis ça mais je chante autre chose dans mon cœur:

Il existe un autre monde au dedans de celui-ci
La frontière est intérieure et la peur s’arrête ici.

 

 

Me revient à point cette chanson-ci  Refrain sans souci qu’on chantait en chœur  Avec tant d’ardeur du fond de nos cœurs:

 

Ode aux morts

 

Cieux que la mort était jolie
Vue de là-haut
Vue de là-haut
Mieux que les morts étaient polis
Hors du chaos
Hors du chaos

 

Cieux comme ils étaient épanouis
En arrivant
Au gré du vent
Eux qui ne disaient jamais oui
Aux jours d’avant
Aux jours d’avant

 

Mieux découvrant le samadhi
Comme ils riaient
Leurs yeux brillaient
Eux que la Terre avait maudits
Ils oubliaient
Ils oubliaient

 

Eux qui se croyaient égarés
Ont les honneurs
De grands seigneurs
Rien ne les avaient préparés
À tel bonheur
À tel bonheur

 

Comme ils oublient leur vie d’en bas
Toujours déçus
S’ils avaient su
Qu’ils pourraient être au grand repas
Si bien reçus
Si bien reçus

 

Cieux que la mort était jolie
Vue de là-haut
Vue de là-haut
Mieux que les morts étaient polis
Hors du chaos
Hors du chaos

 

 

aigle-en-vol-dtr

 

 

Nous sommes tous des visiteurs de ce temps, de ce lieu. Nous ne faisons que les traverser. Notre but ici est d’observer, d’apprendre, de grandir, d’aimer… Après quoi nous rentrons à la maison.
Sagesse aborigène