L’enfant du dedans

 

Ta vie est devant toi comme un océan. Tu n’en vois pas les rives. Vastitude inépuisable, innombrables sont les vagues, infinis les reflets sur l’onde. Tu n’imagines pas qu’il soit possible d’en venir à bout. Privilège du jeune âge. Ma vie aussi est un océan, mais derrière moi. Je remonte le cours d’un fleuve qui devient ruisseau, la source est proche.

 

Qui chante en moi ?

À mon grand âge, quand la source est proche, la mort bat la semelle. Qui attend-elle vraiment ? Quelqu’un qui prend son temps… Je veux partir pour l’autre monde par le chemin des écoliers. Brassens l’a fait. Le gai savoir, le doux décès. Non que la mort soit triste. Ni effrayante, ni même définitive. Parenthèse invisible. La mort est un non-événement. Qu’y a-t-il entre deux pages d’un livre, entre le recto et le verso ? L’épaisseur du papier. Si le livre est virtuel, rien ne sépare le recto du verso, parce que ces notions n’ont plus cours.

Comme elle, nous sommes virtuels, à peine vivants. Nous n’existons que par l’amour et la joie qu’il nous donne. Mon lutin me l’a dit qui chante en moi comme un enfant libre au soleil.

À quoi comparer l’incomparable ? La mort ne ressemble à rien qui existe : elle n’existe pas. Est-ce qu’une frontière existe ? Va voir sur le terrain : aucun pointillé au sol. La terre est la même des deux côtés de la ligne imaginaire. La mort est ainsi, une ligne imaginaire, une porte invisible, un seuil inexistant.

Toi, l’enfant qui chante en moi, crois-tu que Terra se soucie des frontières ? Elles changent trop vite pour que Terra s’en soucie. Si la planète n’en a cure, les dieux s’en tapent aussi. Fais comme eux. Tu es trop jeune pour faire autrement. Roi du monde, empereur des vivants, tu règnes et tu triomphes. C’est l’apanage de ton âge. Mourir ? Vieillir ? Tu t’en fous partout. Je suis comme toi.

La beauté chaude et vivante du toucher est bien plus profonde que la beauté de la sagesse. (Charles Dickens)

 

 

Parole de lutin

Fils d’Armor en Bretagne, ris souvent. Vire au vent. Ris sous cape et change de cap. Toi qui ris à travers les larmes. Au revers des alarmes. La tendresse est ta dope. Ta voie de vie. L’amour est ta saison. Le don n’est pas caprice. Qui donne avec le cœur se verra dans le mien.

Un lutin joyeux danse en moi. Il te ressemble un peu. Il me rappelle le gamin que j’étais, que je garde à l’abri des embruns. Ne laisse pas tomber le petit. Si on l’enchante, il vit. Il se souvient. Il meurt si tu l’oublies. Ceux qui l’ont tué mourront aussi. Privés d’eux mêmes. Le môme intérieur a filé à l’égout. Dégoûté de la vie étriquée qu’on lui laisse, il a cassé la laisse. Il s’affiche à la messe en leur montrant ses fesses.

Mais toi ? Aime-toi comme je t’aime. Gare à toi mon joli. Protège-toi du vice, du vide et du vieilli. Prends garde aux morts vivants qui rodent. Ils sont légions. Tu les connais sans les voir car ton regard passe à travers. Poussières. Ils n’ont pas de lumière. Cendres d’eux-mêmes, en deuil. À l’église, à l’armée, à l’école, tous ceux qui grondent sont orphelins. L’enfant intérieur s’est pendu. Pénitents éplorés, perdus, dos au mur des lamentations. Contrition. Abjection.

Il y a trois sortes d’hommes : les vivants, les morts et ceux qui sont en mer. (Aristote)

 

Tu grandiras, c’est important. Ne fais donc pas l’enfant. Ne retiens ni présent, ni jusant, ni le vent. N’aie pas la main qui tient : main tenant. Tout change et c’est tant mieux. Ne tue pas les années données. En même temps, vois l’enfant. Tu le portes en toi bien vivant. Qu’il soit ton choix, ton droit, ton roi. Un autre enfant viendra qui vous ressemblera — à lui comme à toi. Sera-t-il l’enfant sage ? Un oiseau de passage ? Le rossignol en cage ? Est-il loin du rivage ? A-t-il peur du naufrage ?

As-tu le cœur en rage ? Oublie ta peur et nage.

 

L’âge du cœur

Chacun de nous est double ou triple. On a tous un âge secret. Contrainte pesante aux âmes sensibles, l’état civil est incivil. Mieux nous sied l’âge élu. Le secret que l’on porte en soi. L’âge où le cœur a fait son nid.

Un sage a dix âges, quand il n’en a pas plus. L’âge qu’il s’est choisi, et puis les âges qui rient en lui. Il rit avec eux et l’instant lui sourit. Son rire n’est pas moqueur. Le rire de Merlin est chaleur, amitié. Un rire du souvenir. Merlin se réjouit de l’humour de la vie. Il se souvient d’avoir été crétin. Il ne condamne pas, ce rire-là. Il souligne, il crée le lien, il maintient. Il tient avec ses mains. Oui le rire a des mains. Tu comprendras demain. À jamais le sage est entre deux âges.

Quand à moi, j’ai cent âges au moins. Voilà le dessert des voyageurs du temps. Quand on a 33 ans, on n’a pas perdu les 32 pour autant. Ni les 20, ni les 12. J’ai longtemps campé au rivage enchanté de mes douze ans. Tant que j’y fus heureux, j’y retournais souvent. Et tout ça dans l’instant. Dans l’astral, pas de temps. Tout est donné, présent, instantané. Ces pouvoirs sont en toi. Tu peux les éveiller. Le veux-tu ? Le crois-tu ?

L’enfant intérieur est un cadeau précieux pour qui sait ce que danser veut dire. Danser sur le volcan ou danser dans les chaînes. Tourner au premier vent et virer aux sirènes. Sourire à perdre haleine et rire à la baleine. C’est l’enfant qui te pousse à continuer tout droit. Le chemin monte ? Et puis ? Rien n’est si dur qu’on croit. L’enfant du dedans va sortir pour t’aider. Sa justesse et sa joie sont là pour te guider.

 

 

Jamais de la vie

Ne dis jamais si j’avais su. On te l’a dit, tu n’as pas écouté. Nous méritons toutes nos erreurs. Nous méprisons toutes les horreurs. Nous méditons toutes les aigreurs. Nous mélangeons toutes nos couleurs. À toi de rattraper le vent qui passe et te raconte l’histoire du monde. Écoute-le chanter la légende des siècles. La saga multimillénaire des vents d’avant.

 

Je sais que j’ai raison. Et tous les autres ont tort.
Bernard Werber