Les pionniers

 

Putain d’été qui vient de passer ! Ça m’a changé, c’est sûr. Je suis mort, descendu aux enfers, monté au ciel, trois jours de coma, bons dieux quel été ! Comme s’ils m’avaient rappelé avant de me renvoyer dans mon corps. Moi ou un autre ? Va savoir ! Je ne suis plus le même.

 

C’est ton destin

Aucun souvenir de mon séjour ad patres, dommage. Des infos de première main sur le grand mystère, quelle aubaine pour un conteur ! Tant pis. Je me doute de ce qu’ils m’ont dit. Je les énerve. Je les horripile. Mais ils ont besoin de gens comme moi. C’est pour ça qu’ils nous épargnent. Donnant donnant. Ils ont presque autant besoin de moi que j’ai besoin d’eux. Et dieu sait si j’ai besoin des dieux !

Des dieux ou de ceux à qui je dois l’existence. Les Parques, maîtresses des destinées. S’il leur prenait la fantaisie de se passer de moi, à l’instant même où cette terrible pensée leur traverse l’esprit, je suis mort. Rayé de la carte de crédit. Plus que mort, même : annulé. Tout ce qui vient de moi disparaît. C’est comme si je n’avais jamais existé.

Comment va la petite Suisse de 12 ans qui apprenait mes textes par cœur pour les déclamer devant la télé ? Avec feeling et passion ? Elle doit aller sur ses vingt ans maintenant… J’aurais tant aimé l’entendre ! TOUS les souvenirs d’Eden Saga disparaîtront-ils aussi ? Possible. Apprenez tout par cœur, on ne sait jamais.

Avec le destin faut s’attendre à tout. Un rien l’agace. Restons à notre place. Petits, minuscules, et humbles en proportion.

 

Humilité, progrès

Cet été dépenaillé, déguenillé, dégoupillé, défait, n’a pas été inutile. J’y ai gagné une énergie plus forte, rayonnante. Je me sens rajeuni de plusieurs décennies et pourtant j’ai retrouvé mon âge avec un grand plaisir. Après de longs mois coincé dans un âge qui n’était plus le mien, la maladie a remis les pendules à l’heure.

J’ai de nouveau 73 ans, je suis bien content. 73 années s’additionnent, multipliant mes découvertes et mes progrès. 73 ans avec la force qui va avec. Je suis comblé — mais au fond je m’en fiche. Je connais la Règle.

Mon benefactor était le nagual de notre clan. On dit nagoual, comme Guantanamo. À mon tour je suis le nagual. Mais je n’ai pas de clan et n’en aurais jamais. J’ai une autre tâche et je m’y emploie. Je me dis : remercie. Même si tu ne sais qui remercier, remercie. Ne prends pas les dons reçus comme un dû. Détachement.

Humilité. Elle va s’accroissant au rythme de nos progrès. Ne pas s’étonner soi-même, ne pas tirer fierté de nos accomplissements, remercier le vivant, l’atome et le multivers. Remercier. Donner sans cesse. Ce qui sort de moi est une énergie qui guérit, je booste ce que je touche. Je me protège en offrant ce don puissant.

Humilité en face de la magie opérative. Seule une humilité sincère et permanente empêche ses vapeurs de te monter à la tête. La magie qui marche, qui agit, qui fonctionne, voilà un alcool grisant pour qui n’a jamais travaillé sur lui-même. Qui a reçu l’éveil par accident est une victime potentielle de la folie. Son ego s’attribue toutes les réussites. Les dons célestes qu’il a reçus, il les prend pour argent comptant. Il ne transmute pas la négativité. Il ne canalise pas les forces obscures. Enracinées en lui, elles marchent sans arrêt et lui dictent leur loi. Il s’égare dans les méandres infects de l’adoration de soi. Protège-toi, sorcier. Ne laisse pas cet état primaire éteindre ta lumière.

 

De purs crétins

Les solutions te sont données. La magie opère et te surprend. Les guérisons deviennent simples, rapides, définitives. Qui es-tu pour guérir si facilement ? Un artiste. Un veilleur sur sa tour solitaire. Un extasié. Un admirateur de la perfection cosmique. Un serviteur de la beauté.

Conteur ancien, je m’émerveille de tout, pour ne m’étonner de rien. J’ai changé, oui, mais je n’ai rien d’un petit saint ni d’un faux-cul malsain. Je fuis les gourous — ces gens-là puent des genoux. Ils prêchent la pureté pour masquer la débauche. Ils séduisent et vous asservissent. Je vise l’opposé : rendre à chacun sa liberté volée par les institutions rétrogrades : écoles, temples, églises et autres lieux de perversion. Sacrés par vocation, ces lieux font le contraire. L’impureté s’y terre.

Pureté ? Impureté ? Ni l’une ni l’autre. Diseur de légendes, j’invente les mythes d’un monde à naître.

Tout ce qui est pur est imbuvable. (Paul Claudel)

 

 

 

Frères Inconnus

Oh je ne suis pas le seul ! Nous sommes tout un bataillon réparti sur les cinq continents. Six avec l’Antarctique — qui serait plutôt incontinent. Il y en a du monde dans ce magnifique désert de glaces. Guerriers de lumière, nous agissons sans nous connaître. Mais nous savons nous reconnaître.

Nous n’avons qu’un seul but : lubrifier. Mettre de l’huile dans les rouages grippés. Faciliter le passage de ce monde dans un autre. Ce vieux monde usé jusqu’à la trame, à l’image de la défunte reine des British. Une apparence aimable et fragile, une poigne de fer pour les affaires. Y compris les affaires de famille.

Le nouveau monde que j’appelle de mes vœux ressemblera-t-il à Charles II ? Guindé, rouge de visage et vieux dès son jeune âge ? Non, le nouveau monde sera ce que vous en ferez, vous qui venez après moi. Après les ouvreurs, viendront les découvreurs.

Voyez-vous les pionniers qui sont déjà partout, œuvrant à découvert ? L’info tourne à l’envers. Le vieux monde regarde ailleurs. Il a de quoi occuper les esprits avec les sursauts de son agonie. Sans doute il est déjà mort, même s’il bande encore. À l’âge qu’il a ! C’est un vieux qui dit ça.

 

Sourire

Double métier, pionniers pompiers, nous éteignons les incendies. Ce pionnier-ci sauve un désespéré. Il lui permet ainsi de prolonger son désespoir quelques années plus tard. Mieux rôtir sur le grill avant le grand départ. Qui viendra tôt ou tard.

Meurt qui veut mourir. Notre futur veut vivre. J’ai fait mon temps depuis longtemps. Depuis dix ans, je jouis d’un temps additionnel. Bonus gratos. Je peux en faire ce que je veux, libre accès, libre pratique. Les chemins sont nombreux mais la Voie est unique. J’élève. Je poursuis mon rêve.

Voyants, clairvoyants, passeurs, guérisseurs, tous nous œuvrons. Nous ouvrons. Après nous, d’autres éclaireurs viendront. Plus concrets. Plus reliés entre eux. Avec le danger de l’idéologie. Vidons nos têtes de ces vieilles lunes, sexisme, racisme. Renvoyons dos à dos féminisme et machisme. Les deux sont excessifs et ne reflètent pas les multiples couleurs des gens. Les multiples goûts, multiples choix, multiples parfums.

Un monde qui change à ce point ne mérité pas de porter des haillons. Ces vieilles fringues usées à la trame. Trop portées par un monde mort. Le dieu Argent tiendra longtemps. Mercure ou vif-argent. Hermétique Hermès. Le dieu communiquant. Bavard des dieux d’avant. Chacun d’eux nourrissant un vautour dans son cœur. Aigreur et rancœur. Les dieux aussi devront changer leur monde. Inverser le sens de la ronde. Bannir l’immonde. Donner la joie féconde. Calmer la peur qui gronde. Affronter la fronde. Bénir. Chérir. Sourire.

C’est la mythologie qui survivra à la science si la science doit décliner. (Roland Lehoucq)

 

 

 

Forcément

Mais quel été j’ai passé ! Comme j’ai envie de fêter l’automne ! Ça m’étonne. Je suis gai et pimpant comme avant le printemps. Quel temps fait-on ?  Les saisons jouent à saute-mouton. Et les moutons blanchissent la mer à l’équinoxe.

Un été fou qui ne ressemble à rien. La mort, la mort toujours recommencée. J’en ai assez. Voici l’été passé. Mes derniers jours sont courts. Je joue dans la cour. J’ai huit ans. Je suis toujours content. L’espoir est nu. Le mal n’est pas venu. 

Le petit garçon vous embrasse.

 

 

Le souvenir des faits extérieurs de ma vie s’est, pour la plus grande part, estompé dans mon esprit ou a disparu. Mais les rencontres avec l’autre réalité, la collision avec l’inconscient, se sont imprégnées de façon indélébile dans ma mémoire. Il y avait toujours là abondance et richesse. Tout le reste passe à l’arrière-plan.
Carl Gustav Jung