L'auteur

Le goût de la madeleine

 

Je viens de retrouver ce récit en classant de vieux papelards griffonnés — matière qui ne me manque pas, je vous prie de le croire. Écrit en 1987, cinq ans avant mon intitiation de l’arcane XIII, il conte comment je me suis ouvert au monde pur de la nuit. J’étais déjà bien avancé vers mon centre… Surgit de mon passé lointain, ce témoignage me bouleverse. Vous aidera-t-il pour autant ?

 

La clé du temps perdu

Octobre 1987

Pour visiter les méandres du passé, j’utilise un procédé que Marcel Proust appelle la madeleine. Cette fameuse madeleine du Temps retrouvé, qui boucle la Recherche.du Temps Perdu, œuvre maîtresse de Marcel Proust  Pour Proust, ce fut le goût longtemps oublié d’une madeleine trempée dans une tasse de thé qui le fit soudain replonger au cœur de son passé, à cette époque où il goûtait cette madeleine et ce thé.

Chacun de nous a vécu de la même façon une musique, une chanson, un air qui l’a aussitôt reporté dans une époque révolue, des vacances au soleil, une amourette, dont cette musique est devenue l’indissociable accompagnement. Pour moi, ces incidents peuvent se provoquer.  Proust a goûté par hasard une madeleine, j’essaie d’isoler dans mes souvenirs les madeleines qui ouvrent des revécus de ma vie.

J’élimine ainsi les souvenirs mentaux pour découvrir la clé secrète qui les assemble. Seule une telle clé peut ouvrir la porte du temps perdu.

 

 

 

Prime enfance

Mon premier souvenir authentique remonte à cette lointaine époque de mes trois ans. C’était l’été 1952 dans les Alpes. Près d’un bourg nommé Le Grand-Bornand, mes parents avaient loué un châlet pour les vacances. Je distingue mal le châlet en question, mais je vois très clairement l’abreuvoir alimenté par une source fraîche, et la remise attenante où dormaient des piles de planches non équarries : un vrai trésor, pour des mômes.

Nous étions trois enfants, ma petite sœur naîtrait l’été suivant. Mes aînés, fille et garçon, des jumeaux de 8 ans, se servaient de ces planches pour construire des cabanes qui me semblaient autant de palais. Vers quatre heures, Maman nous y apportait des yaourts faits maison. Ce pique-nique dans notre demeure chaque jour changeante était un vrai délice. C’est grâce à cet instant précieux que je n’ai pas oublié, que je n’oublierai jamais.

 

Tout le temps dehors

J’ai trois ans : je vois, je vis, je sens comme alors. Je baignais dans un monde magique. Je n’avais pas conscience de mon individualité. Les seuls instants où je me souciais de mon corps, c’est quand un besoin pressant se faisait sentir, la faim, la soif, pipi, caca, dodo, libido… Et encore faisais-je endurer souvent mille tortures à ma vessie trop pleine quand une occupation captivante me dissuadait de satisfaire ce besoin naturel.

Le monde où j’évolue est un paradis perdu que je m’efforce de retrouver, tout en sachant mes efforts inutiles. Ils ne sollicitent que le mental, l’ego, qui est le principal blocage aux régressions. J’étais tout le temps dehors, pour employer un mot d’enfant. Je n’existais que dans ma relation avec les autres enfants, les animaux, les adultes, les objets… et, bien sûr, les images. Je n’étais pas encore une conscience monolythique et cernée, j’étais ce que je vivais, lisais, écoutais, disais, faisais.

Tout le temps hors de mon corps.

 

 

Pour l’Être

J’ai erré toute mon adolescence le long d’une fausse piste : je voulais être moi, j’allais à l’opposé. Le moi s’efface en face du Soile pouvoir d’être pour l’Être.

Toutes ces années bêtement perdues sans contact avec une autre être vivant. Hors de la relation, point d’être. Sans contact avec les autres, je ne pouvais pas connaître l’Être en moi. 

Qu’en était-il de ce monde magique qui était mon être et ma vie ? Une sorte de sphère m’enveloppant tout entier, une émanation quasi-sensorielle à l’intérieur de laquelle j’étais chez moi. Mon domaine était vaste. Je l’emportais partout avec moi. Et il s’y passait de drôles de choses ! Je revois mes elfes, mes nymphes, tous mes amis du Petit Peuple…

 

Vivre la nuit

Vers 14 ans, j’ai conscience de mon corps et de ses limites. Je suis moins dehors, certaines heures de la nuit sont propices à des incursions dans mon pays magique. Je commence alors à vivre la nuit, la vie rêvée était préférable à la vie éveillée. Et tout aussi réelle, sinon davantage. Je vois le monde à l’envers : la vie éveillée est celle des endormis, les seuls éveillés sont ceux qui s’en échappent.

J’écris beaucoup, la nuit. D’étranges poèmes que j’ai mis des années à comprendre. C’est pour plus tard que j’écrivais. Pour un vieux, moi peut-être, mais dans longtemps encore :

Ficelle alla cahin-caha
jusqu’à quatre vingt cinq ans
quand il fut bien vieux
il est venu me dire adieu
la terre se ferme sur mes pas
m’attends pas

 

 

Les poèmes qui jaillissent sous ma plume ne me sont pas dictés par quelque esprit individuel : je visualise en moi des images-forces et des mots s’imposent alors pour les décrire.

(Par contre, l’image ci-dessus est dûe au talent combiné de Jacques Tardi pour Ficelle et d’Antoine de Saint-Exupéry pour le Petit Prince)

 

Ficelle et Vieux Patate

 

 

Je suis le chevalier qu’on dit de la Ficelle 
Violeur de pucelles  Et redouté d’icelles

Je suis le chevalier qu’on dit de la Ficelle 
L’amour sacré je le réserve à mes bretelles
La mort viendra qui n’est pas loin 
Mais je veux jouir jusqu’à la fin
Déjà trop vieux ou trop malin 
Pour m’inquiéter du genre humain

(note)L’amour sacré je le réserve à mes bretelles : Ce vers semble incongru si l’on a oublié cette variante de la Marseillaise. « Amour sacré de la Patrie toi qui soutiens mon bras vengeur » devenant « Amour sacré de mes bretelles toi qui soutiens mon pantalon » 

 

 

 

Xavier Séguin

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Xavier Séguin

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