Le feu et nous

 

Avant nous, le feu brillait déjà. Après nous, il ne s’éteindra pas. En nous, il illumine. Que ton feu intérieur te garde avec puissance et qu’il t’aide de toute sa force ! Voilà le souhait sincère des deux auteurs, aux deux points de vue convergents, aux deux approches complémentaires.

 

 

1

Une histoire du feu

Alain Aillet

 

Avant que l’homme ne mesure le temps, avant qu’il ne compte ses jours et ne nomme ses peurs, le feu habitait déjà la surface de la Terre. Il n’avait ni demeure ni dessein, il venait du ciel dans le fracas de la foudre et du cœur du monde dans le sang des montagnes.

La foudre gouverne tout.

Héraclite

Libre innocence

Il marchait librement, sans témoin et sans mémoire. Le feu n’annonçait rien, ne promettait rien, mais transformait. Et la Terre, touchée par lui, apprit que toute forme est passagère et que durer n’est pas demeurer intact.

Lorsque le feu entra dans la forêt, les arbres crièrent par leurs sèves, les bêtes fuirent et la nuit se fit jour. Mais le feu ne resta pas, il passa. Et derrière lui la terre noire se fit plus riche, les graines dormantes s’ouvrirent et la vie, plus humble et plus forte, revint.

Ainsi la Terre sut que la destruction n’est pas toujours ennemie, et que ce qui consume peut aussi préparer. L’homme, voyant cela, eut d’abord peur. Car le feu lui ressemblait trop : instable, vorace, lumineux, capable de réchauffer et capable de tuer.

Il fuyait le feu comme on fuit un miroir. Mais le froid, la nuit et la faim le ramenèrent vers lui. Alors l’homme s’approcha, les mains tremblantes et le regard baissé. Il ne savait pas s’il venait rencontrer un dieu ou une bête sans maître. Le feu accepta l’homme, mais sans se soumettre.

Il se laissa porter, mais exigea d’être nourri. Il offrit sa chaleur, mais réclama vigilance. Et le feu dit à l’homme, sans bouche et sans langue :

Je ne suis pas ton bien.
Je ne suis pas ton ennemi.
Je suis ce qui vit de ce que tu donnes
et qui meurt de ce que tu oublies.

 

 

Doux foyer

Ainsi commença l’alliance fragile entre la flamme et la main. Grâce au feu, la nuit perdit son empire. La chair crue devint nourriture, la pierre se fendit, le métal se plia et le cercle des hommes se resserra. Mais plus grand encore fut ce que le feu fit dans le silence. Il invita les corps à se rapprocher, et les paroles à naître.

L’homme ne resta plus seul face au monde immense. Autour du feu, les anciens parlèrent et les enfants écoutèrent. Les morts furent nommés, les absents furent pleurés, et les promesses furent murmurées dans la danse des flammes.

Alors le feu reçut un nouveau nom : on l’appela foyer. Car il devint le centre invisible où les vies se nouent et où les solitudes se dissolvent. Tant que le feu brûlait au milieu du cercle, le monde extérieur pouvait bien être cruel.

Le vent hurlait, les bêtes rôdaient, et la nuit étendait ses ombres. Mais l’homme savait : tant que la flamme vivait, quelque chose résistait. Le feu ne protégeait pas des malheurs, mais il empêchait le désespoir de régner seul.

 

Perdre et renaître

Avec le temps, l’homme voulut des feux plus nombreux et plus puissants. Il forgea, il construisit, il éclaira les ténèbres comme s’il voulait les abolir. Et le feu, multiplié, cessa d’être regardé. Car ce que l’on croit maîtriser, on cesse de l’honorer.

Alors le feu fut oublié dans sa nature. On ne le veilla plus, ne l’écouta plus, mais on lui demanda d’obéir sans offrir de présence. Et le feu, privé de regard, redevint errant. Il trouva des forêts trop pleines, des terres trop sèches, et des œuvres trop certaines de durer. Alors il entra. Les hommes appelèrent cela catastrophe, tandis que la Terre appela cela correction.

Car le feu ne vint pas par haine, mais par déséquilibre. Ce qui n’avait pas brûlé depuis trop longtemps ne savait plus respirer. Et ce qui refusait la fin empêchait le commencement. Lorsque les flammes s’éteignirent, les hommes virent le vide et crurent avoir tout perdu. Mais la Terre regarda la cendre et y lut une promesse. Car la cendre n’est pas la mort, elle est la mémoire dissoute de ce qui fut. Et dans ce silence noir, la vie préparait déjà son retour. Certaines graines n’obéissent qu’au feu. Elles dorment dans la dureté jusqu’à ce que la brûlure les appelle.

Ainsi en est-il aussi de l’homme. II est des vérités qui ne s’ouvrent qu’après l’épreuve, et des renaissances qui exigent le passage par la perte.

Il y a trois choses qui ne peuvent rester longtemps cachées : le soleil, la lune et la vérité.

Bouddha

 

 

Le feu dit à l’homme 

Ne me crains pas au point de m’abolir,
ni ne m’aime au point de m’enchaîner.
Je suis l’épreuve de ton équilibre.
Je révèle ce que tu nourris
et ce que tu négliges.
Si tu me veilles, je te réchauffe.
Si tu m’ignores, je te déborde.

Et l’homme comprit peu à peu que le feu ne lui demandait ni culte ni domination, mais présence, car le feu est fidèle à celui qui reste. Il répond au regard attentif et s’égare loin des mains pressées.

Au matin d’un nouveau monde, l’homme se pencha sur une braise. Elle était petite, presque invisible, mais encore chaude. Et il sut alors que le monde ne tient pas par les grands incendies,
mais par les feux modestes que l’on entretient chaque jour.

Ainsi s’achève l’une des Histoires du Feu. Elle ne parle pas de flammes, mais de transformation, ne prêche pas la peur mais la vigilance.

Car le feu enseigne depuis l’origine :

Rien ne dure sans se consumer un peu.
Rien ne renaît sans cendre.
Et ce qui éclaire exige toujours
qu’on lui offre du temps.
Et l’homme, s’il écoute encore,
peut apprendre à brûler sans se perdre.

 

 

Les Fils du Soleil

 

 

2

Les trois feux

par Xavier Séguin

 

 

On les appelle magnétiseurs, guérisseurs, rebouteux ou coupeurs de feux. Ils ne vivent pas tous dans une cabane au fond du Berry, on les trouve aussi en ville : ils sont partout. Ce talent m’est tombé dessus je ne sais pourquoi. Mais je sais m’en servir et ne m’en prive pas !

 

Le feu de friteuse

Depuis l’enfance, il y a un feu qui brûle en moi. Un grand feu clair qui lance des étincelles. Ça fait le vide autour de moi. Je n’ai pas un caractère facile, la faute au feu. 

Je vivais seul dans une petite maison près de Milly-la-Forêt. J’étais au téléphone avec mon dessinateur, on discutait des détails de la bd que j’avais scénarisée. Soudain j’entends des bruits de pas dans la cuisine.
–Ne quitte pas, j’entends du bruit, je reviens.

En fait de pas, c’était les craquements d’un feu qui avait pris sur le gaz. Absorbé par la discussion technique, j’avais oublié la friteuse qui foutait le feu à la hotte. Après ce bon début, toute la cuisine allait cramer. Impossible d’approcher de la gazinière, la chaleur était intenable. J’ai filé prévenir mon dessinateur :
–Philippe ? Je te laisse, il y a le feu chez moi !

Pas la moindre panique, au contraire, calme total. Une maîtrise surprenante qui me vient toujours en cas de coup dur. Le reste du temps, pas vraiment…

Il est donné à tous les hommes de se connaître et de se maîtriser.

Héraclite

 

J’ai fermé les deux portes de la cuisine pour circonscrire le sinistre. Armé d’un rouleau d’adhésif résistant, j’ai scotché le pourtour des portes, afin d’asphyxier l’incendie. Puis j’ai appelé les pompiers. Ils étaient là quelques minutes après. L’un d’eux, casqué, ganté, en combinaison ignifugée, a ouvert l’une des portes. On a entendu le pchhhhhhh de son extincteur et il est ressorti aussitôt.

–C’est éteint, m’a-t-il dit. Vous avez bien fait de scotcher les portes : le feu mourronnait. Sans ça vous n’auriez plus rien retrouvé.

Le fait est que je m’en tirais bien. Seule la gazinière et sa hotte étaient HS, et les peintures à refaire. C’est tout. À aucun moment, je ne me suis inquiété. Ça s’est passé si vite! Les travaux de rénovation n’ont pas traîné non plus.

 

 

Le bûcher de Jeanne d’Arc

Dix ans après, j’étais à Erquy où je suis encore, face à la mer, sur le cap. La maison est minuscule mais la vue est immense. Le bourg, la plage, la pointe de la Hussaie, sculpturale, et la baie de Saint-Brieuc. Je vis tel un prince. Fauché comme les blés, mais prince quand même.

J’étais descendu au bourg de bonne heure pour faire deux-trois courses. En remontant, malaise : de la fumée sort entre les ardoises du toit ! Je m’approche, c’est clair, le feu a pris dans la cheminée. Je n’essaie même pas d’entrer, j’appelle les pompiers qui sont arrivé en un temps record là encore.

On a fait la chaîne pour évacuer ce qu’on pouvait sauver, ma collection de bd surtout, j’y tiens beaucoup. Quand le feu fut éteint sous les jets de mousse, j’ai pu voir le grand trou dans le plafond du mini salon, autour de l’âtre. Mon lit est juste au dessus.

–Heureusement que le feu s’est déclaré quand vous étiez dehors, me fait le capitaine des pompiers. S’il avait démarré cette nuit, avec votre lit juste au-dessus, vous auriez été asphyxié dans votre sommeil et vous auriez fait Jeanne d’Arc !

Sacré nom de nous tous ! Je l’ai échappé belle, une fois de plus. Là encore, je n’avais eu aucune inquiétude… sauf pour le coût des réparations. J’avais tord de m’en faire. Mon assurance venait de mes parents. J’ai été rembousé à la valeur du neuf. L’opération nettoyage par le vide fut loin d’être un bide. Elle s’est finalement soldée par un mieux-vivre. L’eusses-tu cru ?

Mais tout ça n’est rien à côté de ce qui vient.

 

L’Aigle de feu

 

L’ôte feu

Comme je racontais la chose à mon frère de cœur, Devic me glissa que mon lien avec le feu l’épate depuis toujours : –– Fascinant!
Quoi fascinant ? Il parle de quoi là ? 
–Mais oui, aux scouts, quand tu enlevais le feu, tu te souviens ?
–Quand je QUOI !?

Devic m’a rafraîchi la mémoire. J’avais complètement oublié ça en fin d’adolescence.

L’âge des flirts avait tout effacé. Puis vint celui du grand-amour-qui-dure-toujours. Un toujours qui tient une soirée, voire un week-end. J’écoutais battre mon cœur — trop occupé par les filles pour guérir qui que ce soit. Y compris moi, le guérisseur!

Oui, je suis guérisseur, je l’ai toujours été. Oui, je coupais le feu quand j’étais scout. Avec Devic nous étions CP — chefs de patrouilles. On avait 15 ans.

Quand un jeune scout se brûlait, il avait le choix : 

–Ou tu montes voir les grands chefs, l’intendant te mettra du désinfectant, un sparadrap, et vogue la galère : te vlà guéri ! Ou tu vas à la patrouille des Marsupilamis. Le CP Xavier passera la main sur ton bobo, hop ! Tu seras vraiment guéri. Sans douleur ni cicatrice, pas besoin de pansement.

 

L’idole des mômes

Bien sûr, tous les scouts préféraient venir me voir.

J’ôtais le feu, je guérissais aussi les blessures ouvertes, pareil, en passant la main au-dessus de la plaie et le scout était guéri.

Toutes ces guérisons, je les faisais avec joie, ça ne me coûtait rien, ça ne me demandait aucun effort particulier, j’étais récompensé par la bouille que tirait le guéri.

 

 

Ses yeux ronds exprimaient un tel émerveillement, comme devant un tour de prestidigitation. Sauf que là, pas de trucage…

Pour le môme que j’avais guéri, le miracle l’amusait, il en parlait à ses potes, ça me faisait de la visite et je l’avoue, j’en tirais une certaine fierté : j’étais célèbre ! 

 

Le feu du dedans

Mais la vraie vedette, ce n’est pas moi. C’est le feu intérieur qui m’a toujours consumé, et plus il me brûle, plus je vis intensément. Le Feu du Dedans, ainsi l’appellent les brujossorciers mexicains. C’est le titre d’un des bouquins de Carlos Castaneda.

Le sorcier Juan Matus, benefactor de Castaneda, incarnait la version moderne d’une très ancienne tradition qu’il appelait les anciens voyants toltèques. Bien qu’il se sentit intimement lié à cette ancienne tradition, il se considérait comme l’un des voyants d’un nouveau cycle. Les nuevos videntes, nouveaux voyants, étaient les guerriers de la liberté totale. 

Ils possédaient une telle maîtrise de la conscience, de l’art de traquer et de l’intention que la mort ne les surprenaient pas comme elle surprend les autres mortels, mais qu’ils choisissaient le moment et la forme de leur départ de ce monde. 

Le moment venu, ils étaient consumés par un feu intérieur et s’évanouissaient de la surface de la terre, libres, comme s’ils n’avaient jamais existé. (source)Le feu du dedans, Carlos Castaneda, Témoins Gallimard p11

 

 

3

Pour aller plus loin…

 

Carlos Castaneda

 

Visions

 

 

L’audace est porteuse de génie, de pouvoir et de magie.
Gœthe